Une nouvelle étude sur l’alcool est en vogue dans les médias: il serait dangereux de boire la moindre goutte contenant la précieuse molécule. Mais l’origine de l’étude sème le doute…


« Même pas une goutte ! » C’est par cette conclusion lapidaire qu’on peut résumer les résultats d’une nouvelle étude consacrée aux effets de la consommation de l’alcool sur la santé, publiée jeudi dernier par la revue médicale britannique The Lancet. Oubliez l’exception française et le verre de rouge quotidien. Les chiffres alignés par l’article sont effrayants : en 2016, dans le monde, pratiquement trois millions de décès peuvent être attribués à la consommation d’alcool, molécule également responsable de 12% des cas de décès masculins survenus entre 15 et 49 ans.

Une « étude d’études »

La publication est le fruit d’une « étude d’études » ou d’une méta-étude, c’est-à-dire d’une analyse effectuée par 500 chercheurs de 40 pays, au cours de 1200 études menées entre 1990 et 2016 dans 195 pays. Ce vaste projet de recherche a été piloté et financé par le Global Burden of Disease (GBD), programme dirigé par l’Institute for Health Metrics and Evaluation (IHME) de l’université de l’Etat de Washington à Seattle. Du haut de leur immense légitimité scientifique, les chercheurs qui ont signé l’article concluent que « le niveau de consommation d’alcool qui diminue les dégâts pour la santé du consommateur est 0 ». Pour eux, la consommation quotidienne de chaque dose supplémentaire d’alcool (les chercheurs ont fixé la dose à 10 grammes d’alcool, c’est-à-dire à peu près une canette de bière, un verre de vin ou un petit verre de whisky) augmenterait de 0,5% le risque de souffrir d’un des 23 problèmes de santé mentionnés dans l’étude (cancers, maladies cardiovasculaires, AVC, cirrhose mais aussi accidents et violences).

La presse a bien évidemment sauté sur cette étude et, si ce n’est déjà fait, vous allez lire, écouter ou visionner des titres comme « Il n’y a pas de niveau minimum d’alcool qui soit sans danger pour la santé, selon une étude internationale » ou encore « Zéro alcool, une étude s’attaque au mythe du verre quotidien pour la santé, la revue médicale The Lancet démontre l’importance du ‘zéro alcool’ ».

Que peut-on faire face à ce genre de déferlement médiatique ? Démunis face à l’autorité scientifique de ces chercheurs, on peut néanmoins s’interroger sur le « making of » et les coulisses de cette étude.

Une revue à consulter avec modération

Il y a tout d’abord la revue britannique, The Lancet, qui devrait mieux payer son service de com’ (l’article mis en ligne il y a moins de 24 heures, en fin d’été et juste avant la saison haute de l’industrie viticole1 a déjà fait le tour de la presse mondiale !). Or, ce magazine a la réputation de mettre la science au service de ses causes militantes et de trop souvent manquer du sang-froid nécessaire pour bien étudier un phénomène.

Ainsi, en 1998, The Lancet a publié un article signé par Andrew Wakefield et douze autres chercheurs qui suggéraient l’existence d’un lien entre le vaccin ROR (vaccin contre la rougeole, la rubéole et les oreillons) et l’autisme. A la suite de l’énorme scandale provoqué par cette publication, la revue a sorti en 2004 un nouvel article dans lequel 10 des 13 signataires rejetaient ses conclusions, déclarant qu’aucun lien ne pouvait être fait entre ledit vaccin et l’autisme. Plus tard, il a été démontré que l’auteur principal de l’article, le docteur Wakefield, a bafoué les règles de l’éthique et de la déontologie, et le texte a été définitivement retiré. Imprudemment, la rédaction de la revue The Lancet a propagé une méfiance contre les vaccins, devenue aujourd’hui un enjeu majeur de santé public.

En janvier 2006, il a été démontré qu’un article publié par The Lancet en octobre 2005 et signé par le chercheur norvégien Jon Sudbo (spécialiste du cancer de la bouche) reposait sur des données falsifiées. A la décharge de la The Lancet, il faut préciser que d’autres revues prestigieuses (comme New England Journal of Medicine) avaient, elles aussi, publié des articles du même auteur.

D’autres exemples de militantisme – pour des causes tout à fait légitimes comme l’opposition à la guerre en Irak ou une critique de la politique israélienne à Gaza – existent, et suggèrent que quand un texte va dans le bon sens, la revue a tendance à être moins regardante sur sa crédibilité.

Et l’OMS dans tout ça ?

Quid de l’IHME qui a mené l’enquête ? Le programme GBD a pour vocation de fournir une base de données sanitaire à l’échelle de la planète. Autrement dit, de déterminer quels sont les risques pour la santé et les causes de mortalité partout dans le monde. Depuis 2007, le programme, piloté par l’université de Washington à Seattle – grâce, notamment, à un don des deux voisins, Bill et Melinda Gates -, publie des études sur les taux de mortalité (bébés, enfants, hommes, femmes) et de longévité. L’idée est de mettre à la disposition de tous, et en particulier des pouvoirs publics, des donnée incontestables pour qu’on puisse se concentrer sur les solutions au lieu de débattre sur les chiffres. Si vous vous demandez pourquoi cette base de données universellement acceptée n’existe pas encore et donc pourquoi l’OMS ne remplit pas cette tâche, vous avez raison ! Il y a comme une petite tension entre Genève (siège de de l’OMS) et Seattle (là où se trouve l’IHME). Dans ce contexte, rappelons que l’OMS a rejeté le rapport du GBD pour l’année 2010, pointant des problèmes de méthodes et d’analyse statistique.

Alors, que peut-on dire sur la fabrication de l’étude « zéro alcool » ? Tout d’abord que c’est une méta-étude (et donc pas une étude avec un groupe de contrôle, un groupe placebo et un groupe de consommateurs d’alcool), ce qui ne la discrédite pas d’emblée – en médecine, il n’est pas toujours possible de faire autrement, surtout sur des phénomènes comme la consommation de substances aussi courantes que l‘alcool – mais ce fait devrait néanmoins atténuer son niveau de fiabilité.  D’autant que la question des prédispositions génétiques n’est pas abordée (qui sait ? peut-être certains devraient effectivement s’abstenir tandis que d’autres peuvent boire davantage sans risque ?).

Précisons que cette étude est publiée par le Lucky Luke des revues médicales, The Lancet, qui a déjà péché par le passé par excès de zèle. Par ailleurs, la concurrence libre et non faussée entre l’OMS et l’université de Washington à Seattle sur les données concernant la santé publique dans le monde est probablement une bonne chose pour la science, mais elle risque de produire des conclusions contradictoires et des querelles méthodologiques. Pour le commun des mortels cela risque de brouiller encore plus un tableau déjà difficile à saisir. On peut enfin rappeler qu’avoir « une base de données non contestée permettant d’arrêter les querelles de chiffres, d’aller au boulot et de sauver des vies » est un rêve digne de philanthropes américains. Enfin, d’ici à la prochaine étude scientifique qui fera la une des journaux et sera diffusée en masse sur Facebook, n’oubliez pas que la plupart de ces études sont tout simplement impossibles à être résumées en 200 mots et en un seul titre choc sans les dénaturer complètement. À votre santé !

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