Comme chaque mois, Elisabeth Lévy et le philosophe Alain Finkielkraut débattent de l’actualité dans l’Esprit de l’Escalier. Selon eux, ce rythme permet de « s’arracher au magma ou flux des humeurs ». Dans le dernier épisode, diffusé par REACnROLL, ils ont évoqué le communautarisme et la laïcité. 


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Verbatim

Elisabeth Lévy. Le terme même de « communautarisme » n’est pas très précis et il pose un problème. Nous pouvons combattre le communautarisme culturellement, mais nous ne pouvons pas interdire le communautarisme par la loi, c’est-à-dire interdire aux gens de choisir de vivre dans l’entre-soi. Macron entretient d’ailleurs une certaine confusion en déclarant que le problème réside dans le djihadisme et le terrorisme d’un côté, et dans le communautarisme de l’autre. Ce sont peut-être les deux en effet, mais il faut un traitement différent pour les deux problématiques. Ce n’est pas à la population d’être vigilante sur ce qu’il se passe dans les structures régaliennes, par exemple! Ou alors nous demandons aux musulmans – puisque ce sont eux qui les voient – de dénoncer les dérives radicales. Comment le mettre en œuvre, selon vous ?

Alain Finkielkraut. Tout est compliqué. Il se produit sous nos yeux une islamisation progressive de portions toujours plus importantes du territoire français. Il est impératif de réagir politiquement, socialement et, s’il le faut, par les moyens du droit. François Fillon disait quelque chose de juste dans sa campagne: le communautarisme n’existe pas. Il y a un problème, c’est l’islamisme et l’islamisation. Le communautarisme n’a pas d’importance. Le problème est lié à l’islamisme dont nous pouvons penser qu’il fait sécession mais dont nous pouvons penser aussi qu’il voit plus loin. Étant donné la force du nombre, il y a des villes qui risquent d’être toujours davantage islamisées.

Elisabeth Lévy. Quand vous dites « qui voit plus loin », vous pensez que pour certains c’est une stratégie consciente et voulue?

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Alain Finkielkraut. C’est la stratégie de Youssef al-Qardaoui qui est le chef spirituel des Frères Musulmans et qui a dit que l’islam est entré en Europe « par la guerre et par l’épée ». La conquête peut se produire aujourd’hui par l’idéologie et la prédication. Nous avons été chassés deux fois, la troisième sera la bonne. Et la grande référence n’est pas la guerre d’Algérie aujourd’hui mais plutôt les croisades et la revanche sur les croisades. Voilà l’imaginaire des islamistes. Il faut prendre cela en compte. Nous ne pouvons pas envelopper une capitulation en rase campagne dans le drapeau des valeurs libérales.

Elisabeth Lévy. Dire comme Macron qu’il faut être « intraitable contre le communautarisme » ne veut rien dire, il faut entrer dans des définitions.

Alain Finkielkraut. Il faut être intraitable contre la volonté islamiste soit de conquête, soit de sécession. Être intraitable peut signifier interdire les listes islamistes ou les partis musulmans dans les élections. Nous pouvons nous interroger aussi sur l’activité d’une association comme le CCIF. Si cette association s’aligne toujours davantage sur les Frères Musulmans et développe leur stratégie, [il faut] en tirer toutes les conséquences. Le moment est venu de réagir avant qu’il ne soit trop tard.

Alain Finkielkraut dans l’Esprit de l’escalier sur RNR.tv
Alain Finkielkraut dans l’Esprit de l’escalier sur RNR.tv

Elisabeth Lévy. Il y a deux fronts: le front de la violence et de la radicalisation qui relève d’un travail de sécurité ; et le front du communautarisme ou de la sécession, qui est l’islamisation culturelle. On ne peut pas lutter sur ces deux fronts avec les mêmes méthodes. Sur l’islamisation culturelle, il y a des propositions. Par exemple, Marine Le Pen propose l’interdiction de tous les signes religieux dans l’espace public. La France doit-elle être l’anti-Iran?

Alain Finkielkraut. Je crois que cette proposition est insensée, ce serait un Iran à rebours. En revanche, il faut s’interroger sur la signification du sondage récent qui a mis tous les médias en porte-à-faux. La corporation médiatique est favorable à ce qu’elle appelle « la tolérance » et « l’ouverture d’esprit ». Elle s’est mobilisée contre Julien Odoul, qui a été littéralement diabolisé : les médias l’accusant d’avoir eu un « comportement fasciste ». Et les mêmes journalistes ont dit que Jean-Michel Blanquer avait fait « une sortie de route », qu’il avait « flatté l’extrême-droite », notamment lorsqu’il a dit « le voile en soi n’est pas souhaitable dans la société française ».

Le voile est autre que la France, non seulement le voile intégral mais aussi le voile noir qui couvre toute la tête

Elisabeth Lévy. Les mots « laïcité » et « république » nous sont-ils encore d’un grand secours aujourd’hui ? Les médias ont considéré que Jean-Michel Blanquer chassait sur les terres du Rassemblement National. Il a été rappelé à l’ordre par Emmanuel Macron et Aurélien Taché, qui incarne, nous dit-on, la « gauche de la majorité ». Autrement dit, aujourd’hui la gauche c’est le parti du hijab. Être de gauche c’est défendre le voilement des femmes. Soudainement, cette classe médiatique est prise à contre-pied car 71% des personnes interrogées disent que le voile en soi n’est pas souhaitable dans la société française. Est-ce une défense de la laïcité ? Non, puisque la laïcité est une défense de la neutralité. Est-ce une défense de la République ? Oui, d’une certaine manière.

Alain Finkielkraut. Pas vraiment. [Ces 71%] ne nous aident pas à comprendre ce qu’il se passe. Bien sûr, il faut invoquer les principes laïcs et républicains, mais face au voile c’est la France en tant que telle qui réagit, c’est la France qui se sent atteinte, qui se dit « moi ce n’est pas ça », d’où le sentiment d’étrangeté qu’éprouvent de plus en plus de Français dans leur propre pays. Et il est vrai que la France a été considérée depuis longtemps en Europe comme le pays des femmes, dès le XVIIème siècle.

Elisabeth Lévy. Elle est aussi considérée comme un pays qui est plus dur par rapport à ce qu’il demande aux arrivants sur son sol. Et dans L’identité malheureuse, vous rappelez les réactions horrifiées du New York Times après notre loi de 2004 proscrivant le voile à l’école. Cette conception française est-elle aussi attaquée au nom de la liberté ?

Alain Finkielkraut. Oui, c’est au nom d’une certaine idée de la liberté et même de l’égalité, qui est une autre manière d’être laïc. La laïcité à la française est différente des autres précisément parce qu’elle s’appuie sur une certaine expérience du rapport entre les sexes. Le voile est autre que la France, non seulement le voile intégral mais aussi le voile noir qui couvre toute la tête.

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