Le plus grand risque auquel on pouvait s’exposer en vivant à Damas, à la fin de l’année 2007, était de ne pas réussir à obtenir un expresso. En s’y installant pour trois ans avec femme et enfants, Alain Bonnand savait que seul son chat, Lewis, souffrirait du mal du pays. Qu’il se sentirait lui-même un peu à l’étroit dans le quartier des ambassades, « affreusement résidentiel ». Que ses amis restés en Europe se feraient de son séjour une image infidèle.

Damas en hiver est un carnet de voyage – adressé à une certaine Alexandrine – comme on n’en fait plus : espiègle, enlevé, exempt de toute condescendance occidentale à l’égard de l’exotique et hypothétique misère orientale. On n’en fera plus de pareils.

Prévenu par ses amis, Alain Bonnand part à la recherche des « voilées » et ne croise son premier foulard qu’au bout de trois jours, noué autour du cou d’une sylphide en talons aiguilles. Il y a bien des femmes portant le voile, mais leurs yeux et leurs bouches sourient. La famille nombreuse et blanche se gave de glaces au chocolat dans la rue en plein mois de Ramadan. De ce pays de Cocagne, l’auteur envoie des odeurs, des couleurs, des saveurs et une paix impressionnante. « Les poubelles à Damas sont d’un joli vert épinard. Elles sont repeintes chaque semaine. »

Des ronchonnements de rien du tout. « Le bon gros feuilleton ronronnant des climatiseurs, la série syrienne spécial ramadan, Bab el haraj, que diffuse à plein volume la télévision de nos voisins et, venant du salon, un petit rien dont Irène me dit qu’il s’agit des dialogues d’une série suivie par quatre millions de Français. (…) Je ne vous cache pas que je trouve le monde bien petit ce soir. »

Il y a, bien sûr, des enfants des rues qui mendient aux terrasses des restaurants chics, chassés par la guerre de leur Irak natal. Il y a des pendaisons, de temps en temps, pour des crimes sanglants mais dont on plaisante : « Les beaux crimes, on ne trouve ça qu’à Alep ! »

Il y a aussi la religion, un peu. « Après Allah, ce sont les femmes qui mènent tout ! » déclare Maïssa, « de confession musulmane, mais ça ne va pas plus loin. Elle aime trop la vodka. »

De Damas tel que l’a vu et raconté Alain Bonnand, en hiver comme le reste de l’année, d’Alep, de toute la Syrie contenue dans ces pages, des églises de la nuit des temps, des femmes fumant le cigare les cheveux au vent, il faut parler désormais au passé. Damas en hiver réveille en nous une nostalgie imprécise, des pensées d’écoliers, des prières d’une impuissance naïve, « quelle connerie la guerre ».

Alain Bonnand, Damas en hiver – Lemieux Éditeur – 131 pages.

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Marie Céhère
étudie la sophistique de Protagoras à Heidegger.Elle a publié début 2015 un récit chez L'Editeur, Une Liaison dangereuse.