En 2004, la réalisatrice Anne Amzallag se retrouve sans un sou, sans travail. C’est par hasard, sur un site de rencontre, qu’elle s’invente un intérêt pour l’Afghanistan et rencontre Warren, un Anglais qui travaille à Kaboul pour une société internationale. Une amitié se noue, fondée sur quelques mensonges et informations glanées sur Wikipédia, et très vite, Warren, quinquagénaire rougeaud, propose à Anne de lui payer un billet d’avion.

Démobilisation, Désarmement, Réinsertion

Elle débarque à Kaboul, ville envahie par les différents services des Nations Unies et les ONG, entravée par la pénurie d’électricité, et fait la connaissance de ses voisins de la Flower Street. Il y a Wassim, l’homme à tout faire, et Mahmoud, le chauffeur, payé par Warren pour l’emmener où elle voudra, pour lui montrer ce qu’elle voudra filmer. Ce qu’elle voudrait filmer, en réalité, Anne n’en sait encore rien. Elle réalise des travellings depuis la voiture et trouve Mahmoud très sexy, surtout en tenue traditionnelle afghane.

C’est Josh, un onusien, un grand Noir encore plus sexy, qui lui parle pour la première fois du programme « DDR », Démobilisation, Désarmement, Réinsertion des moudjahidines. Elle va assister, dans les montagnes, à des simulacres de cérémonies. Elle grelotte. On dépose des armes, des chars d’assaut, du bric-à-brac guerrier devenu superflu. Elle filme des conversations qu’elle ne comprend pas, sur l’authenticité des kalachnikovs, sur les métiers que l’ONU propose à ces soldats, un peu perdus, un peu désorientés, mais enthousiastes à la projection d’un film de propagande pacifiste.

Il ne faut pas tomber amoureuse d’un onusien

À Kaboul, la vie sociale est rythmée par les couvre-feux et l’alcoolisme de Warren. Le soir, il met en route le groupe électrogène de l’appartement et s’endort devant des films américains. Anne essaie d’écrire, une « note d’intention » dont raffolent les producteurs français, mais n’arrive pas à grand-chose. Il faut dire qu’elle a la tête ailleurs. Outre les images du programme DDR, le déminage des montagnes et les rues sombres de Kaboul, elle constate que les jeunes Afghans ne sont pas très doués pour le sexe mais aiment la fellation en voiture. Elle apprend qu’il ne faut pas tomber amoureuse d’un onusien, même romantique, même canadien francophone, car celui-ci vous brisera forcément le cœur.

Et sinon ? Sinon, il y a Radu, le colonel roumain, qui passe par la rue des Fleurs, plein de bons et nobles conseils pour ce pays, quand les autochtones peinent à situer le sien sur une carte. Il y a les « gentils Français » des ONG, qui mangent des tartines de Nutella. Il y a aussi les cassettes qu’Anne enregistre mais ne trie pas.

Quand la fin du séjour approche, elle sent qu’elle regrettera. Quoi ? Elle ne le sait que vaguement. De n’avoir pas réussi à comprendre ce qu’elle voyait et entendait. D’avoir filmé sans commentaire, sans traduction, des événements dont elle peine à saisir les enjeux, dans un pays qui lui reste totalement étranger.

Immersion sans paternalisme occidental

DDR, le documentaire qu’elle finit par tirer de la masse de ces cassettes, dure trois heures dans sa première version. Il est salué par la critique comme un exemple : immersion totale, aucun effet de paternalisme occidental, aucun commentaire, aucun sensationnel cinématographique, de l’image brute, mais tout de même traduite.

Kaboul, rue des Fleurs, est le making-of naïf de ce documentaire « pas fait exprès ». Parfois agaçant, souvent révoltant, dans sa naïveté, il apporte des réponses au « pourquoi » que l’on a parfois envie de poser à un documentariste. Anne Amzallag le dit franchement : « Je n’en sais rien, c’était là ».

Anne Amzallag,  Kaboul. Rue des Fleurs, Éditions Maurice Nadeau, 2018.

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