Militantisme et exhibitionnisme sur TikTok, piercings et camisole… L’étudiante Temulun Togochog, qui a agressé une camarade juive lors d’un débat, souffrait-elle simplement de troubles psychiatriques ou incarne-t-elle les dérives de la Génération Z sur les campus américains ? Jeremy Stubbs revient sur l’incident provoqué par cette jeune Américaine d’origine mongole, dont même le démocrate Abdul El-Sayed se passerait bien du vote.
« La jeunesse est un naufrage ». Comme nos lecteurs le savent déjà, cette phrase de Philippe Muray – un détournement de l’apophtegme célèbre du général de Gaulle – figure sur la une du nouveau numéro de Causeur. Elle qualifie la carence intellectuelle, l’imprudence insensée et l’entêtement autocentré des lycéens et autres révolutionnaires en herbe qui, en bloquant les écoles, compromettent leur propre réussite scolaire et, en organisant des manifestations à répétition, ouvrent la porte aux casseurs impatients de saccager nos centres-villes. Mais devrions-nous nous contenter de généralisations ? Ne devrions-nous pas chercher un cas particulier à étudier ? En l’occurrence, un incident survenu dans une université américaine, à la veille des élections de mi-mandat, fournit une telle opportunité. La crise de nerfs publique d’une étudiante, qui a conduit à une agression physique suivie de l’arrestation de cette jeune qui se décrit comme une militante des droits humains, constitue un cas d’école, nous donnant le résumé parfait – l’alpha et l’oméga – de tous les travers d’une génération à la dérive.
L’événement
Dimanche 1er novembre, sur le campus de l’université de Michigan à Ann Arbor, une table est dressée en plein air pour un débat dans le style de Charlie Kirk. Deux hommes sont assis derrière la table devant laquelle est suspendue une pancarte qui pose la question centrale du débat : « L’islam est-il compatible avec l’Occident ? » Arrive une jeune femme d’ethnie asiatique. Vêtue d’un pantalon moulant et d’un t-shirt noir (cela aura son importance), elle arbore des piercings au visage, dont un, très visible, au nez, ainsi que des sortes de rondelles serties dans les lobes de ses oreilles. Elle prend à partie les deux hommes, s’écriant « This is fucking stupid, bro ! » (C’est totalement débile, mec !) avant de taper dans ses mains (apparemment) juste devant le visage d’un des hommes. Accusée d’agressivité par des témoins qui la filment, elle traite ses accusateurs de « gens antimusulmans ». On lui dit que, si elle était en Iran, elle serait obligée de se couvrir afin de laisser moins de chair nue visible et que, en tant que femme, elle n’y aurait pas nécessairement le droit de s’exprimer librement. Soudain elle se lance en avant et pousse par terre une contradictrice, une jeune influenceuse juive, Lizzy Bénichou, et cherche à la piétiner. Heureusement, elle est retenue par deux jeunes hommes, et un policier du campus arrive pour la maîtriser et la menotter.
Emmenée vers la voiture de police, elle continue sa diatribe, hurlant (je gomme les gros mots) : « J’aurais dû te tuer quand j’en avais l’opportunité ! ». Quand quelqu’un lui lance qu’elle devrait être envoyée dans un hôpital psychiatrique, elle riposte, pendant que la portière du véhicule se ferme : « J’ai déjà été à l’hôpital psychiatrique et j’y retournerai si je peux vous tuer ! » La scène a été filmée par plusieurs témoins sous des angles différents et les vidéos sont rapidement devenues virales sur les réseaux sociaux.
L’étude de cas
Depuis dimanche, l’identité de la jeune enragée et des détails sur sa vie ont émergé dans les médias. Elle s’appelle Temulun Togochog, et ses parents auraient quitté leur Mongolie natale en 1998 pour se réfugier aux États-Unis. Son père, Enghebatu Togochog, est le fondateur et directeur d’une association qui milite pour les droits des habitants de la Mongolie Intérieure. Sa fille s’est engagée dans le même combat et, en décembre 2024, à l’âge de 17 ans, elle a même témoigné devant la Commission exécutive du Congrès américain sur la Chine. Ce combat est à prendre très au sérieux, car les Chinois contrôlent cette partie de la Mongolie et seraient en train de remplacer les Mongols ethniques par une population importée de la Chine. Si la jeune femme s’était focalisée principalement sur cette mission, sa contribution aurait pu être significative. Pourtant, il est clair que, une fois happée par la vie estudiantine à l’université du Michigan, la cause de sa patrie et de sa culture ancestrales s’est diluée, pour ainsi dire, dans l’idéologie de la gauche radicale qui domine sur les campus et qui prend pour cible principale Israël et les Juifs. En effet, Temulun Togochog serait un soutien d’Abdul El-Sayed, le Démocrate qui vient d’être élu au Sénat dans l’État du Michigan. Ce musulman, un médecin d’ascendance égyptienne, appartient à l’aile progressiste du Parti démocrate. Propalestinien, il a été accusé, par le passé, de remarques antisémites pour lesquelles il s’est excusé. Donald Trump, jamais à court de formules pour le moins hyperboliques, a traité El-Sayed de « djihadiste ». M. El-Sayed lui-même n’est pas responsable du comportement de la jeune militante, mais la furie avec laquelle cette dernière a voulu défendre la cause musulmane, son agression non provoquée d’une activiste pro-Israël, sont les symptômes évidents d’une mentalité qui caractérise une grande partie de la génération Z.
Peut-on expliquer l’action de Temulun Togochog, et l’excuser du moins en partie, par les problèmes de santé mentale dont elle aurait souffert ? Certes, son comportement n’était pas celui d’une personne rationnelle. Mais l’expression particulière de ce genre de difficultés chez les Gen Z est empreinte d’une ambiguïté profonde. Car la santé mentale est souvent invoquée à la fois comme une excuse qui valide un statut de victime, et comme un titre de gloire, un motif de fierté ou un symbole d’appartenance à un groupe. Le quotidien, le New York Post, a récupéré les images postées par la jeune femme sur les réseaux sociaux, avant que ses comptes ne soient fermés. Parmi elles, il y a celle sur TikTok où on voit la militante en train de sourire devant ce qui semble être des médicaments destinés à traiter la schizophrénie, le trouble bipolaire et le trouble obsessionnel compulsif. A-t-elle souffert de toutes ces pathologies ? En souffre-t-elle encore ? Toujours est-il qu’elles font partie, désormais, du style de vie des militants d’ultra gauche, surtout aux États-Unis. Elles relèvent de ce que le sociologue américano-canadien, Erving Goffman, appelait « la présentation de soi » dans la vie quotidienne.
Autre facette de la présentation de soi de cette génération TikTokisée : la volonté de promouvoir une image de son corps la plus alléchante, la plus désirable possible. Sur Instagram, Temulun Togochog a posté une photographie d’elle vêtue d’un bikini, en train de prendre une pose horizontale digne de Playboy à son époque de gloire. Elle est très jolie, il faut le dire, mais l’effet est néanmoins gâché par l’anneau métallique dans son nez et les nombreux tatouages sur son ventre et ses cuisses. Une autre photographie, prise au cours de quelque fête d’étudiants, la montre dans une tenue SM, avec – par une ironie du sort – une paire de de menottes suspendue à sa ceinture. L’austérité de la militante et idéologue zélée se double de l’exhibitionnisme de la victime valétudinaire et de la provocation de l’apprentie femme fatale. Dans tous les cas de figure, on peut ressentir une pitié sincère pour cette jeune. Cependant, elle garde au moins une certaine responsabilité pour ses actions. Et puis, dans la mesure où des influences indépendantes de sa volonté ont structuré son comportement, ce dernier est révélateur de ces influences et de leurs effets néfastes – néfastes pour la jeunesse et pour le débat démocratique.
De l’enfant-roi à la victime-reine
Les causes du comportement de Temulun Togochog – comme de tant d’autres jeunes – sont à chercher dans trois domaines :
- L’éducation actuelle qui se réduit trop souvent à un processus d’endoctrinement par lequel des enseignants-militants empoisonnent les jeunes cerveaux avec des idées simplistes appartenant à des idéologies de gauche voire d’extrême gauche. On évite soigneusement de leur inculquer les réflexes de la véritable pensée critique.
- L’indulgence des parents qui, excessivement protecteurs, filtrent le contact des enfants avec la réalité et qui, manquant d’autorité ou cherchant à se faire constamment aimer, font preuve d’une indulgence coupable envers leur progéniture. Non seulement ils échouent à imposer une quelconque forme de discipline, mais ils laissent se développer chez leurs enfants le sens de ce qu’on appelle en anglais, « entitlement ». Autrement dit, le sentiment que tout leur est dû.
- Ces jeunes évoluent dans une ambiance très particulière, fortement influencée par cette nouvelle dimension des interactions sociales, les réseaux sociaux. Les notions réductrices déjà propagées par l’éducation continuent à circuler avec une force et un simplisme décuplés par l’émulation entre internautes. L’absence de contradiction habitue ces derniers à ne jamais rencontrer d’opposition et à ne jamais fournir de véritables arguments. Contre un contradicteur, la violence – verbale ou physique – est justifiée. Si on sort perdant d’un affrontement intellectuel ou physique, on peut sans vergogne se transformer en victime pleurnicharde. Ajoutons que, selon les critères « esthétiques » des milieux en question, une forme d’antiesthétique est devenue un symbole identitaire. Cheveux mal teints qui ressemblent à une perruque en nylon, tatouages indélébiles mal choisis, piercings qui mangent le visage… on détruit la beauté naturelle comme si c’était une victoire de l’esprit sur la matière, au lieu d’être le contraire. Les « looks » adoptés participent à ce « Saccage de la beauté » dont parle notre confrère Jonathan Siksou dans son nouveau livre.
Tel est le naufrage d’au moins une partie de la jeunesse et, pour le moment, aucun canot de sauvetage ne se voit à l’horizon.




