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Derrière la poussée spectaculaire de la gauche radicale à Berlin

Elif Eralp est parvenue à fédérer deux jeunesses très différentes autour d’un langage commun de la domination, des discriminations et des griefs


Derrière la poussée spectaculaire de la gauche radicale à Berlin
Une affiche électorale pour Elif Eralp devant le siège du parti "Die Linke" à Berlin, le 21 septembre 2026 © Fabian Sommer/DPA/SIPA

Les deux jeunesses de la nouvelle gauche européenne


Ce qui vient de se passer à Berlin mérite d’être regardé en France, non parce que les deux situations seraient identiques, mais parce qu’on y voit apparaître une configuration politique qui n’est pas sans écho chez nous. Die Linke y a remporté environ 25,7 % des suffrages, plus du double de son résultat de 2023, avec une poussée spectaculaire chez les jeunes. Le vieux parti issu de l’histoire communiste allemande rajeunit ainsi au moment même où disparaissent ceux qui avaient connu le communisme: il fallait peut-être que celui-ci devînt un souvenir pour que son lointain héritier pût redevenir jeune.

Si jeunesse savait…

Mais cette jeunesse n’est plus celle de l’ancienne gauche. Le prolétaire en bleu de travail, l’usine, le syndicat et la conscience ouvrière ont quitté le tableau. À leur place apparaît une coalition autrement étrange, dont La France insoumise offre chez nous, toutes différences gardées, une autre configuration : d’un côté, la jeunesse des universités et des métropoles ; de l’autre, une jeunesse issue des immigrations extra-européennes, notamment musulmanes.

Deux jeunesses que presque rien ne semblait destiner à faire peuple ensemble.

La première est celle des étudiants, diplômés et jeunes employés des secteurs culturels, associatifs, universitaires ou numériques, auxquels l’école, les médias et surtout les réseaux sociaux ont transmis moins une culture commune qu’un vocabulaire pour interpréter le monde : écologie, discriminations, genre, colonialisme, diversité, privilèges, domination.

Il ne faudrait pas en faire une bourgeoisie privilégiée. Beaucoup connaissent les loyers trop lourds, les emplois incertains et cette autonomie tardive qui permet d’avoir trente ans, un diplôme et de dépendre encore de ses parents. Mais il serait tout aussi inexact de les dire simplement incultes. Ils sont moins incultes que formatés, immergés depuis l’adolescence dans un flot d’informations et d’indignations qui leur ouvre la planète entière tout en leur fournissant les catégories avec lesquelles il convient de l’interpréter.

Le paradoxe est celui d’une culture sans véritable héritage commun. On peut suivre heure par heure ce qui se passe à Gaza ou sur un campus américain, maîtriser le vocabulaire du privilège et de la domination, et connaître beaucoup moins les longues histoires nationales, religieuses et politiques auxquelles on applique ces catégories. Cette jeunesse sait énormément de choses sur ce qui arrive et parfois beaucoup moins sur ce qui est arrivé ; elle a appris à juger l’héritage avant de l’avoir reçu.

À côté d’elle grandit une autre jeunesse, issue davantage des immigrations extra-européennes et, pour une partie d’entre elle, de quartiers islamisés, c’est-à-dire de quartiers où l’islam n’est plus seulement une croyance privée mais une présence sociale et culturelle intervenant dans les appartenances et les normes.

Cette seconde jeunesse n’est précisément pas progressiste, et c’est ici que les catégories habituelles de la gauche deviennent trompeuses. Un jeune musulman appartenant à une famille conservatrice peut avoir sur la religion, la famille, la sexualité ou les rapports entre hommes et femmes des conceptions beaucoup plus traditionnelles que l’étudiant progressiste qui marche à côté de lui dans une manifestation.

Islamo-gauchisme : définition

L’un a appris à se méfier des héritages quand l’autre peut chercher dans le sien une dignité ; l’un voit volontiers l’appartenance comme une limite quand l’autre l’éprouve comme une fidélité et parfois comme la réponse à cette question que le premier ne sait plus très bien se poser : de quoi suis-je l’héritier ?

Et pourtant leurs bulletins peuvent tomber dans la même urne.

C’est ce rapprochement, bien davantage qu’une conversion générale de la jeunesse européenne au progressisme, qui constitue la nouveauté politique.

Elif Eralp, qui a conduit Die Linke lors du scrutin berlinois, se trouve au croisement de ces mondes. Née à Munich de parents venus de Turquie, socialistes et syndicalistes ayant fui leur pays après le coup d’État militaire de 1980, juriste allemande, fille d’une mère féministe, elle appartient pleinement à la gauche progressiste tout en portant dans sa biographie l’histoire migratoire de l’Allemagne contemporaine. Elle n’incarne évidemment pas la jeunesse musulmane conservatrice, mais peut parler le langage de la gauche tout en s’adressant à une Allemagne issue de l’immigration.

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Jean-Luc Mélenchon poursuit en France, avec son remarquable instinct des déplacements politiques, une entreprise comparable. Dans son discours de Saint-Denis du 7 juin 2026, lorsqu’il décrit la jeunesse comme une « quasi-classe générationnelle » avant de réunir cet ensemble sous le nom de « nouvelle France », il ne cherche pas seulement des voix : il cherche à donner un nom à ce qu’il espère transformer en peuple politique.

L’ancienne gauche pouvait s’appuyer sur une expérience relativement commune: l’usine, le patron, le salaire, la grève donnaient au mot « classe » une réalité que la théorie n’avait pas à inventer. La gauche nouvelle doit accomplir une opération plus improbable: faire cohabiter le diplômé écologiste, la jeune féministe, le locataire étranglé par son loyer, le fils d’immigrés convaincu de subir une discrimination et le musulman conservateur que certaines conquêtes culturelles célébrées par ses alliés peuvent laisser indifférent, voire heurter.

Langage commun

Elle dispose pour cela d’un langage commun: celui de la domination. L’inégalité économique, le patriarcat, le racisme, les discriminations ou la police peuvent être traduits dans une même grammaire opposant ceux qui subissent à ceux qui détiennent le pouvoir.

La Palestine constitue probablement le lieu où cette convergence devient la plus visible. Le jeune progressiste peut y retrouver son anticolonialisme, son antiracisme et sa critique de l’Occident ; une partie de la jeunesse musulmane peut y investir une solidarité historique, familiale, religieuse ou identitaire beaucoup plus immédiate.

Ils portent le même drapeau sans nécessairement y voir la même chose. C’est peut-être le secret de cette coalition : elle n’a pas besoin d’une communauté complète de valeurs ; une communauté suffisante de griefs, de causes et d’adversaires peut lui suffire.

Il serait pourtant trop facile de n’y voir qu’une manipulation idéologique, car les idéologies puissantes n’inventent pas les blessures ; elles les recueillent et leur donnent une interprétation. À Berlin comme à Paris, le logement est devenu une épreuve, l’autonomie se retarde, la propriété s’éloigne et la vieille promesse selon laquelle les études permettraient aux enfants de vivre mieux que leurs parents a perdu son évidence.

La nouvelle gauche transforme ces inquiétudes en récit politique. L’ancienne lutte des classes laisse ainsi apparaître une coalition des dominations, plus disparate que le prolétariat dont rêvaient les marxistes, mais singulièrement adaptée aux sociétés fragmentées du XXIe siècle.

Seulement Berlin n’est pas l’Allemagne. Ailleurs, notamment dans l’Est, une autre partie de la jeunesse se tourne vers l’AfD. Elle aussi peut éprouver le sentiment qu’on lui retire quelque chose, mais elle n’en désigne pas les responsables au même endroit. Quand les uns pensent que l’Europe souffre encore de trop de frontières, de traditions et de discriminations, les autres estiment que ce sont précisément les frontières, les traditions et les continuités historiques qui ont été trop affaiblies. Les premiers craignent que le vieux monde ne disparaisse pas assez vite ; les seconds qu’il ait déjà presque disparu. La fracture ne passe donc plus seulement entre les enfants et leurs parents ; elle traverse les enfants eux-mêmes.

Entre ces jeunesses demeure ce vaste centre européen qui a longtemps cru qu’une société pouvait être administrée à coups de normes, d’expertises et de compromis. Il peut encore gouverner ; il peine davantage à expliquer pourquoi le monde qu’il administre mérite d’être continué.

Car une civilisation ne survit pas seulement grâce à ses institutions. Elle survit aussi longtemps qu’elle réussit à faire comprendre à ceux qui viennent après elle que le monde reçu des morts, malgré ses crimes et ses injustices, contient quelque chose qui mérite d’être transmis. Lorsque cette conviction disparaît, l’Histoire cesse d’être un héritage et devient une salle d’audience où l’on convoque les morts pour leur demander pourquoi ils n’avaient pas nos opinions, jusqu’à ne plus comprendre pourquoi les peuples voulurent demeurer des peuples ni pourquoi aucune civilisation ne peut longtemps survivre si elle ne transmet à ses enfants que les raisons d’avoir honte d’elle.

Le succès de Die Linke à Berlin et l’attraction exercée par La France insoumise sur une partie de la jeunesse française révèlent ainsi davantage qu’un déplacement électoral. Une gauche nouvelle apprend à réunir des groupes qui n’ont ni les mêmes origines, ni les mêmes mœurs, ni toujours la même conception de l’émancipation, mais dont les mécontentements peuvent être traduits dans une langue politique commune.

Son invention est peut-être d’avoir compris qu’il n’est pas nécessaire de vouloir exactement le même monde pour combattre momentanément le même.

Sa difficulté commencera lorsque ceux qui se sont accordés sur ce qu’ils refusent devront décider de ce qu’ils veulent conserver et transmettre. Ils découvriront alors si leur alliance constituait véritablement un peuple politique ou seulement la rencontre provisoire de deux jeunesses ayant trouvé les mêmes adversaires sans avoir jamais rêvé du même avenir.




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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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