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Rire au pas

L’humour contre le totalitarisme


Rire au pas
Joseph Staline, tout sourire à Moscou, 1939. © William Russell Philp Collection/Hoover Institution Archives

Le rire totalitaire est une affaire sérieuse : l’État fournit la cible, le texte et les huées. Sous Hitler, Staline, Mao ou Xi, une plaisanterie peut valoir à son auteur le goulag ou le chômage. La bonne blague fracture le mensonge officiel, voilà pourquoi le pouvoir lui réserve toujours une mauvaise chute.


« Une chose est drôle lorsqu’elle bouscule l’ordre établi. Chaque plaisanterie est une petite révolution. » écrit George Orwell1. L’auteur de 1984 est bien placé pour savoir qu’humour et régimes autoritaires ne font jamais bon ménage.

Henri Bergson a démontré que le rire peut servir à imposer des normes sociales. Quand le dictateur recourt à caricature, dirigeant le rire des masses contre les « ennemis du peuple » désignés, il ne s’agit pas d’humour, c’est-à-dire de l’expression libre d’un mouvement de la pensée, mais d’une façon de souder par le rire le corps social contre un groupe identifié. Ainsi en est-il du juif chez les nazis : nez crochu, doigts griffus, lèvres lippues ; ainsi en est-il du capitaliste dans l’URSS stalinienne : marionnettiste obèse tirant les ficelles du monde, cigare aux lèvres, toujours entouré de son stock de missiles et de ses précieux sacs de dollars américains…

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Mais hier à Berlin, comme à Moscou, point d’humour. Pas plus qu’à Pékin ou à Téhéran aujourd’hui.

En témoigne le sort du père Joseph Müller. Condamné pour sédition, il fut guillotiné le 11 septembre 1944. Son crime ? Avoir raconté une plaisanterie et refusé d’en livrer l’auteur initial : un soldat blessé, sur son lit de mort, voit, au-dessus de celui-ci, d’un côté un portrait d’Hitler et de l’autre côté celui de Göring et s’exclame: « Maintenant, je peux mourir tel Jésus ! » Si l’histoire ne précisait pas qui était le bon larron et qui endossait le mauvais, la référence aux deux criminels crucifiés aux côtés de Jésus-Christ ne laissait aucun doute. Le manque d’humour du régime nazi aussi…

Quand la blague devient contre-révolutionnaire 

Du côté de l’URSS, l’historienne Sheila Fitzpatrick a montré que les « anekdoty », ces blagues critiquant Staline ou le Parti, dénoncées comme des « agitations antisoviétiques » ou des « propos contre-révolutionnaires » étaient largement diffusées. Plus qu’une menace directe, cet humour témoignait d’une survivance de l’individu et de son jugement en résistance intérieure à l’ordre établi. Staline interrogea un jour ses conseillers sur le coût de grandes festivités populaires… « Presque rien, répondit l’un d’eux, il vous suffit d’acheter une balle et de vous tirer dessus, chacun fera spontanément la fête. » C’est cette blague qui, en 1937, valut au docteur David Sigua sa condamnation à huit ans de goulag.

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Dans la Chine de Mao Tsé-toung, la Révolution culturelle instaure un culte de la personnalité de fer, et invite à la dénonciation des propos publics mais aussi privés, jusque dans le cadre familial. C’est pour s’être moquée de Mao que l’opposante Zhang Zhixin est arrêtée en 1969 et exécutée en 1975. Un demi-siècle plus tard, en 2023, le stand-upper Li Haoshi est condamné à une forte amende, licencié et privé de compte Weibo (le Twitter chinois) pour une blague sur l’armée populaire de Chine. En Iran, le jeune caricaturiste Keyomars Marzban a été arrêté en 2018 et condamné à vingt-trois ans de prison, notamment pour « insulte au sacré », « insulte au guide suprême », « insulte à des fonctionnaires » et « propagande contre l’État ».

L’humour est l’expression d’une liberté indissoluble dans le paradigme globalisateur qui caractérise tout totalitarisme. L’humour fracture le mensonge et laisse entrer le réel. Dans Le Livre du rire et de l’oubli, Kundera oppose « le rire des anges » – qui promettent un monde parfait – au « rire du diable » – disruptif parfois jusqu’au cynisme. Ce qui rappelle que l’enfer totalitaire repose toujours sur la promesse d’un paradis sur terre. La bonne blague.

  1. Dans un texte intitulé « Drôle mais pas vulgaire » (« Funny but not vulgar »), écrit en 1944 et publié en juillet 1945 dans l’hebdomadaire Leader. (Données fournies par Perplexity) ↩︎
Septembre 2026 - #148

Retrouvez cet article dans le Magazine Causeur N°148 de Septembre 2026

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