Accueil Monde Cinquante ans, c’est trop long, même pour un génocide

Cinquante ans, c’est trop long, même pour un génocide


Cinquante ans, c’est trop long, même pour un génocide
Le philosophe français Gilles Deleuze (1925-1995). Capture INA.

À propos de Gilles Deleuze… et de quelques autres.


En général, ce n’est pas la bombe qui m’intéresse – mais les évènements qui l’annoncent. Ce ne sont pas les évènements qui me concernent – mais les signaux faibles qui les préparent.

J’aime les signaux faibles : je ne vois qu’eux. Et ce n’est pas Vichy 40 qui me requiert – mais Vichy 2026-27 qui m’inquiète. Beaucoup. Pas Johann Chapoutot spécialiste du nazisme, mais Johann Chapoutot intellectuel organique de la « passionnément antisémite » LFI – par exemple. Vous voyez le genre d’exemples.

En 2025, Camille Chamois, professeur de philosophie, publie un Deleuze aujourd’hui – à propos de l’actualité « criante » (sic) de celui-ci. Ce qui l’atteste selon lui (et entre autres) ? Ceci : Deleuze s’est intéressé à la Palestine dès le début des années 70, « car il a côtoyé des mouvements militants (…) Et dans les colonnes du Monde, de Libération, de la Revue d’études palestiniennes, Deleuze (…) a dénoncé le « génocide » – c’est son terme de l’époque – en Palestine. Ses prises de position sont d’une actualité criante ». 

Alors, je ne sais pas vous, mais moi, quand je lis cela, je me dis : « C’est une blague » ou « C’est trop bête. » (Oui, je vais jusque-là quand je lis ça). Dire l’actualité d’un penseur en citant un « génocide » dont il se serait fait l’exégète il y a 50 ans – et qui, plus fort encore (d’où son actualité « criante », selon Chamois), dure encore : un génocide de 50 ans ! Je souris – et je me dis, vraiment : « C’est une blague. Cela ne peut pas être aussi bête. » Mais si. Cela peut. Je l’ai lu (entretien, une page, Le Monde – évidemment1 -, 8 décembre 2025). Je me dis aussi : cela ne va pas. C’est absurde, tout le monde devrait voir que c’est absurde. Mais personne ne voit, et il ne se passe rien.

Conclusion : les Juifs (je parle des Israéliens, mais comme on les confond allègrement et délibérément, partout, surtout à gauche de la gauche, j’écris « les Juifs », la gauche de la gauche, qui déteste les uns et les autres verra bien de qui je parle, les autres corrigeront d’eux-mêmes) – conclusion, donc : les Juifs ne sont pas doués pour les génocides. Pour les commettre, à tout le moins. Cinquante ans, c’est trop long, même pour un génocide – qui a en outre vu quadrupler la population des territoires palestiniens (de 1,279 millions d’habitants en 1975 à 5,6 en 2025, statistiques officielles de l’UNFPA et de l’Autorité palestinienne). Si nous étions cynique – nous ne le sommes pas, nous parlons d’êtres humains et de choses graves – on conclurait à un fiasco total en matière de « génocide ».

A lire aussi, Pierre Vermeren: La faucille et le croissant

Deuxième conclusion : Deleuze n’était pas très politique (en dépit des apparences, trompeuses) – et sa culture historique était très faible, comme souvent chez certains philosophes qui n’ont pas eu à l’affronter (l’Histoire). L’important, pour que leurs élaborations intellectuelles tiennent, est qu’ils ignorent beaucoup, beaucoup de choses – en particulier l’Histoire, justement.

À cette seule condition, Sartre et Garaudy ont vaincu Camus et Aron à l’époque du stalinisme. À cette seule condition, toutes les falsifications sont passées. La construction du réel – avant le réel. Et le goulag, plutôt que la vérité.

Le « génocide » selon Deleuze – dans les années 70 (30 ans après la Shoah !) : il y avait sans doute un fond… d’abjection dans ces mots – plutôt que d’actualité.

Troisième conclusion : le « génocide » (l’emploi du mot) a donc connu une première jeunesse – une première tentative de « retournement du stigmate » (fameux), qui avait échoué. Cet emploi dès les années 70 ne renvoyait à une réalité que pour Deleuze et ses amis « militants » (donc aveugles et esclaves) – en tout cas en ce qui concerne la Palestine. Mais y a-t-il des écrits de Deleuze sur le Cambodge ? Je ne suis certes pas un spécialiste – mais je n’ai trouvé aucun  texte de Deleuze qui condamne le génocide cambodgien (avéré, lui, au mitan des années 70).

Surprenant ? Non, pas surprenant. L’emploi du mot « génocide », à propos du conflit israélo-palestinien, dans les années 70 – comme aujourd’hui – obéit à un agenda politique balisé, bien identifié (ce n’est pas sorcier), d’une grande perversion (on ne vous apprend rien).

Mais c’est aussi – plus intéressant – son emploi dès les années 70 par Deleuze et consorts qui nous permet de le prouver. Et d’attester le caractère absolument idéologique – donc mensonger – de cet emploi aujourd’hui.

Il y a certes une actualité de Deleuze mais ce n’est peut-être pas celle que Camille Chamois a tenté de défendre si… maladroitement (euphémisme). (Un peu comme s’il avait voulu défendre l’actualité de Michel Foucault en évoquant le soutien de celui-ci, dès la fin de 1978, à la révolution islamiste de Khomeini et son salut à l’avènement d’une « spiritualité politique » (sic). Il ne faut pas, cher Camille : Foucault mérite mieux – vraiment mieux. Il faut pardonner à Foucault – comme on pardonne à Drieu son antisémitisme, si mal approprié pour un esprit si distingué, subtil, « noble », disait Malraux : « Un des êtres les plus nobles que j’aie rencontrés » (sic)).


Coda (après trois conclusions, il y a nécessairement une coda – sourire). Pour avoir lu LTI de Victor Klemperer et Troisième nuit de Walpurgis de Karl Kraus, je sais ce que l’on peut faire dire aux mots (ici, « génocide », donc) à force de supplicier le réel : n’importe quoi.

  1. https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/08/camille-chamois-philosophe-les-ecrits-de-deleuze-sont-d-une-actualite-criante_6656517_3232.html ↩︎



Article précédent Les enfants du divan
Né à Paris en mai 1968. A collaboré ou collabore à La NRF, Esprit, Commentaire, La Quinzaine littéraire, Le Figaro littéraire, Service littéraire, etc.. A publié récemment "Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés" (Editions de Paris, 2018) et "Bien sûr que si !" (Editions de Paris, 2020)". Dernier livre paru : « Mes chéries - 95 femmes écrivains » (Editions de Paris-Max Chaleil, 2025).

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération