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Insécurité: ce que cachent les inquiétants chiffres du ministère

La peur et le réel


Insécurité: ce que cachent les inquiétants chiffres du ministère
© Mourad Allili/SIPA

Le service statistique ministériel de la sécurité intérieure a livré, jeudi 9 juillet, son bilan annuel de la délinquance en France, mettant notamment en lumière une progression des atteintes aux personnes, des escroqueries et des infractions liées aux stupéfiants.


Les derniers chiffres publiés par le ministère de l’Intérieur ne provoquent plus ni surprise ni véritable débat. Ils viennent simplement confirmer ce que chacun éprouve désormais dans sa vie quotidienne : la violence s’installe, les agressions se multiplient, les tentatives d’homicide atteignent des niveaux inconnus il y a encore quelques décennies et, peu à peu, les Français modifient leurs habitudes. Ils évitent certains quartiers, renoncent à sortir seuls la nuit, surveillent davantage leurs enfants, observent les visages avant d’entrer dans une rame de métro, choisissent leurs itinéraires en fonction du risque plutôt que de la commodité. Le fait véritablement nouveau n’est donc plus l’insécurité elle-même. Il est devenu presque impossible de la nier. Le véritable déni consiste désormais à refuser d’y voir autre chose qu’une succession de faits divers ou une évolution statistique parmi d’autres.

Majorité des indicateurs en hausse

Publié lundi 6 juillet par le ministère de l’Intérieur, le rapport « Interstats Conjoncture N° 130 » dévoile les chiffres de l’insécurité pour les mois d’avril à juin 2026. Le constat est accablant pour les autorités : +7 % pour les cambriolages, +10 % pour les vols violents, +32 % pour les violences sexuelles, +37 % pour les homicides. « Sur le dernier trimestre, la majorité des indicateurs sont en hausse par rapport au trimestre précédent », commente le ministère, impuissant.

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Car ce qui se transforme sous nos yeux n’est pas seulement le niveau de la délinquance. C’est le rapport même qu’une société entretient avec le monde qui l’entoure. Lorsqu’une femme renonce à rentrer seule à la nuit tombée, lorsqu’une famille apprend à ses enfants les rues qu’il faut éviter, lorsqu’un commerçant baisse son rideau avant le soir, lorsqu’une école vit sous la garde permanente de soldats et qu’un marché de Noël se protège derrière des blocs de béton, nous ne sommes plus devant une simple accumulation d’incidents. Nous assistons à une transformation beaucoup plus profonde : une civilisation apprend à vivre avec la peur. Elle s’organise autour d’elle, adapte ses comportements, modifie ses réflexes, jusqu’à considérer comme normales des précautions qui auraient paru inimaginables il y a seulement une génération.

Derrière les statistiques

Les statistiques sont nécessaires, mais elles ne disent presque rien de l’essentiel. Elles comptabilisent les infractions ; elles ne mesurent pas l’érosion de la confiance sans laquelle aucune communauté politique ne peut longtemps subsister. Elles ignorent cette prudence qui s’insinue dans les gestes les plus ordinaires, cette manière nouvelle d’habiter son quartier, de choisir une gare, un parc, un café ou un horaire en fonction du risque.

Surtout, elles ne disent pas ce qui distingue un événement d’un symptôme. Chaque meurtre, chaque agression, chaque règlement de comptes possède ses circonstances particulières. Mais il arrive un moment où les événements cessent d’être seulement des événements. Leur répétition dessine une structure. Ils révèlent moins une succession d’accidents qu’une transformation du monde commun. Une société ne bascule pas lorsque la violence apparaît : elle bascule lorsque cette violence devient suffisamment régulière pour modifier les comportements ordinaires, suffisamment prévisible pour que chacun apprenne à vivre avec elle. Ce qui se défait alors n’est pas seulement l’ordre public. C’est la confiance élémentaire sans laquelle aucune liberté n’est véritablement possible.

Depuis plus de quarante ans, j’ai travaillé là où la violence semblait parfois avoir définitivement remplacé la parole : dans des quartiers où les haines avaient fini par devenir un langage, auprès de policiers, de magistrats, de jeunes en rupture, de victimes, mais aussi dans des sociétés traversées par des conflits extrêmes, notamment au Rwanda après le génocide des Tutsi ou en Amérique latine. J’y ai appris qu’une société ne sombre jamais parce que des individus deviennent violents ; elle sombre lorsque disparaissent les médiations capables de contenir cette violence, de lui donner une forme, de l’obliger à passer par la parole plutôt que par la destruction. Une civilisation ne tient jamais uniquement par ses lois. Elle tient parce qu’existe entre les hommes un ensemble fragile d’autorités, de limites, de références communes qui empêchent la force de devenir le seul principe d’organisation des rapports humains.

Le conflit suppose un sol partagé

J’ai longtemps pensé — et je continue de le croire — que le conflit pouvait constituer une chance, à condition qu’il soit organisé, accepté, traversé avec suffisamment de rigueur pour conduire chacun jusqu’au réel qui résiste à ses certitudes. Je ne renie rien de cette conviction. Mais notre époque impose une interrogation plus radicale encore : que devient cette possibilité lorsque le monde commun lui-même se défait ? Que reste-t-il du conflit civilisateur lorsque les institutions perdent leur autorité symbolique, lorsque l’appartenance civique s’efface devant des fidélités religieuses, culturelles ou communautaires de plus en plus exclusives, lorsque des populations vivant sur un même territoire n’habitent déjà plus le même univers moral, ne reconnaissent plus les mêmes évidences, ne parlent plus tout à fait la même langue politique ? Le conflit suppose un sol partagé ; or c’est précisément ce sol qui se fissure.

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Cette évolution ne peut évidemment être ramenée à une seule cause. Les transformations démographiques, les migrations de masse, l’installation sur le territoire national de cultures dont certaines entretiennent un rapport très différent à la loi, à l’autorité, à la place des femmes ou à la violence légitime, l’affaiblissement de l’école, la désagrégation des grandes institutions de transmission, les fractures sociales, l’individualisation des existences, les réseaux sociaux qui abolissent toute hiérarchie symbolique : tout cela compose une réalité complexe dont il serait absurde de nier l’enchevêtrement. Une nation peut accueillir des populations venues d’ailleurs ; l’histoire de la France en témoigne abondamment. Mais aucune société n’intègre durablement sans exiger en retour une adhésion au monde commun. L’intégration n’est pas une procédure administrative ; elle est une lente conversion à une mémoire, à une langue, à des mœurs, à une conception de la liberté et de la loi. Lorsque cette exigence disparaît, les différences cessent d’être fécondes : elles deviennent des frontières invisibles.

Les tartes à la crème sociologiques

Nous avons parallèlement pris l’habitude d’expliquer toute violence par ses déterminismes sociaux, économiques ou psychologiques. Ces déterminismes existent. Mais ils ne suffisent pas. Ils ne disent jamais ce moment où un homme cesse de reconnaître dans celui qu’il a devant lui un semblable. Ils ne disent rien de cette décision intérieure par laquelle la cruauté devient licite, parfois même vertueuse, parce qu’elle est mise au service d’une identité, d’une vengeance, d’une croyance ou d’une conquête. C’est ce moment que j’appelle, sans détour, le mal. Le mot paraît aujourd’hui presque inconvenant tant nous préférons les diagnostics aux jugements. Pourtant il désigne une réalité anthropologique que toutes les grandes catastrophes du XXᵉ siècle ont révélée avec une évidence tragique. Comprendre les causes n’abolit jamais la responsabilité ; expliquer n’a jamais signifié excuser.

L’enjeu est donc infiniment plus vaste que la seule question de la sécurité. Il engage la possibilité même de continuer à faire société. Une démocratie peut survivre à des crises économiques, à des alternances politiques ou à des conflits sociaux. Elle ne survit pas longtemps à la disparition du monde commun qui permettait précisément à ces conflits d’être arbitrés sans sombrer dans une guerre civile diffuse. Lorsque la loi cesse d’incarner une référence supérieure aux appartenances particulières, lorsque l’expérience vécue des citoyens est disqualifiée au profit de récits idéologiques, lorsque ceux qui décrivent ce qu’ils voient sont accusés d’entretenir des fantasmes plutôt que d’observer le réel, alors le déni vient redoubler la violence des faits. Le mensonge officiel ne consiste plus à nier les crimes. Il consiste à nier ce qu’ils révèlent.

La première responsabilité d’une démocratie n’est pas de promettre une sécurité parfaite, promesse qu’aucune époque n’a jamais tenue. Elle est d’avoir le courage de regarder lucidement les transformations qui la travaillent, de les nommer sans haine mais sans mensonge, de reconnaître que certaines évolutions mettent en cause les conditions mêmes de la coexistence. Car une nation ne décline pas seulement lorsque la violence progresse. Elle commence à disparaître lorsqu’elle perd les mots qui lui permettraient encore de reconnaître ce qui est en train de lui arriver. C’est alors que le réel devient étranger à ceux qui l’habitent, et qu’un peuple découvre, souvent trop tard, qu’il ne vivait plus dans le pays qu’il croyait connaître.



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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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