
Claire Hestia, 53 ans, ancienne professionnelle de la communication installée à Paris, publie chez Fayard son premier livre, À cœur vaillant. Dans ce récit autobiographique, elle revient sur le viol subi durant son enfance, mais choisit d’en faire le point de départ d’un chemin de reconstruction. Loin d’un simple témoignage, son ouvrage montre comment il est possible de transformer ses blessures en force de vie et propose un regard résolument lumineux sur un traumatisme que la littérature a rarement abordé de cette manière.
« C’est tout le propos du livre qui part effectivement d’un événement douloureux, puisque j’ai été violée à l’âge de 8 ans, explique-t-elle. Ce viol va évidemment bouleverser ma vie, mais il va aussi me donner un réservoir de ressources que je n’aurais peut-être jamais eu sans cette épreuve. Et c’est ce chemin, de la douleur à la lumière, que j’ai voulu raconter : la dissociation mentale, l’effondrement, le secret imposé, le mensonge qui ronge, l’asservissement pendant dix ans, le gouffre de l’anorexie et de la boulimie, mais aussi les belles rencontres qui vont me projeter vers mon avenir. À travers ce que j’ai vécu, je peux dire que la souffrance sert, si on s’y prend bien. »
Causeur. Pouvez-vous nous résumer votre chemin, jusqu’à la publication de ce récit, chez Fayard ?
Claire Hestia. Le viol a perturbé l’image que j’avais de moi. Le poids du secret et celui de la culpabilité se sont traduits par un poids physique que j’ai mis sur moi ; alors, j’ai grossi. Je suis tombée dans la boulimie, puis dans l’anorexie. Je ne voulais plus exister, je passais alternativement de 43 kg à 85 kg en peu de temps. Après de longues années, j’ai réussi à me stabiliser. J’ai toujours su trouver des solutions, je sais que tout est possible.
Je me suis sentie très tôt « magique » et « miraculeuse » car cet homme m’avait imposé le secret sur ce qu’il me faisait, et cela a fonctionné parce qu’il m’avait dit que, sinon, cela tuerait ma mère. En gardant ce secret, je voyais que ma mère restait vivante ; donc, à mes yeux, j’étais miraculeuse, c’était grâce à moi. Je me suis construite avec cette conviction.
C’est certainement cette croyance profonde et absolue qui m’a dirigée vers ma première histoire d’amour d’adulte. C’était avec un homme tétraplégique, que j’ai aimé aussi parce que j’étais persuadée que je le ferais remarcher, que je le réparerais. Je n’y suis pas parvenue…
Vous avez évoqué une « dissociation » quand ce viol est arrivé. Comment cela s’est-il traduit ?
Le cerveau est un allié : pour moi, il a su prendre une décision d’adulte alors que je n’étais qu’une enfant. À 8 ans, il a su me protéger grâce à cette dissociation mentale qui m’a coupée en deux : j’étais entre le bien et le mal, le réel et l’irréel.
Mon cerveau m’a protégée de ces émotions liées au viol pour ne pas en souffrir. Il les a mises sur pause jusqu’au moment où je serais prête à y survivre. Parce qu’à 8 ans, en une seconde, je suis devenue coupable, et donc complice. J’ai quitté l’innocence et l’insouciance pour basculer vers un monde dont j’ignorais tout. J’étais devenue vicieuse et sale, mais douée. Et dans la tête d’un enfant, la culpabilité se sclérose et se fige en ravageant tout.
L’enfant que j’étais vivait des choses d’adulte ; cela n’était pas normal, cela ne pouvait pas arriver. Alors mon cerveau a décidé de me faire croire que cela n’avait pas existé. Plus précisément, je savais que cela se passait, mais je ne ressentais rien. D’ailleurs, pendant des années, j’ai eu un rapport à la douleur très étrange. Je me suis cassé la cheville, par exemple, et arraché les ligaments, mais j’ai continué de marcher et de mener une vie normale pendant plusieurs jours, jusqu’à ce que je passe une radio parce que ma cheville était noire. Le médecin m’a dit : « Mais enfin, que prenez-vous contre cette douleur ? », alors que je ne prenais rien. Seulement à cet instant, je me suis autorisée à avoir mal ! Je suis très résistante et j’ai donc une tolérance anormalement élevée à ce qui me crée de la souffrance.
Les belles rencontres que vous évoquez dans votre livre sont tout de même assez particulières. Il y a d’abord un engagement politique avec Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, et quand vous les détaillez, on sent un vrai point de bascule.
Après ce viol, et aussi à cause de l’histoire de ma famille, je n’avais pas de « référent masculin » autour de moi. Je suis donc allée en trouver par moi-même en pensant que la politique et ses « grands hommes » pourraient remplacer ce que je n’avais pas eu. J’ai visé très haut pour me donner de la valeur !
Malgré ce que j’avais traversé, j’ai toujours aimé les hommes. J’ai très vite compris que ce n’était pas parce qu’un homme m’avait fait du mal que ma vie entière serait contaminée par lui. Je n’ai clairement pas voulu lui concéder plus de choses que celles qu’il m’avait prises de force.
Je sentais que j’avais besoin des hommes, que ma réparation passerait par l’amour et non par la haine. Je suis donc allée chercher les meilleurs d’entre eux pour structurer ce qui ne l’était pas : ma pensée, mes convictions, mes idées, mon avenir. Je me suis engagée dans le parti gaulliste, celui du mérite, du courage, de la fierté et surtout de la résistance. Cet engagement m’a énormément aidée car il m’obligeait à me confronter aux autres, non pas pour moi, mais pour un bien commun, vers un objectif commun et pour une grande cause, pour un Homme que j’avais choisi. Ainsi, c’est vrai, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy ont tous deux, sans le savoir, aidé la petite fille blessée que j’étais à rebâtir sa vie.
Comment la jeune femme que vous étiez, venant d’un milieu très modeste, a-t-elle su développer des relations personnelles avec ces hommes politiques ?
Je ne le sais pas en réalité, mais appelons cela de la chance. Ce que je sais, c’est que je ne peux donner le meilleur de moi-même que si j’ai une relation directe, intuitu personae. J’ai voulu habiter à Neuilly pour son maire, Nicolas Sarkozy, et pour m’engager à ses côtés. Alors, je me suis présentée à lui un jour, lors d’une audience libre à la mairie. Je me suis assise devant lui et je lui ai dit que je l’admirais et que je voulais m’engager à ses côtés. Il s’est arrêté, m’a souri et m’a dit merci. Il m’a présentée à son équipe. Ensuite, le hasard de la vie, des rencontres et du destin m’ont certainement permis de vivre des moments incroyables. J’ai été très impliquée, ma vie était dédiée au militantisme, et j’étais certainement différente car je ne voulais rien pour moi : je ne briguais aucun poste, aucune aide personnelle.
Au-delà de la politique, celui qui vous a sauvée, écrivez-vous, c’est Patrick Poivre d’Arvor. Vous dressez un portrait de lui qui est aux antipodes de ce que l’on dit sur lui depuis plusieurs années, puisque nombre de femmes l’accusent alors que vous en faites un portrait admirable.
C’est vrai, Patrick m’a sauvée. Il a sauvé la petite fille violée qui avait un rapport très compliqué avec son corps, au point de l’abîmer et même de menacer sa vie. Avant de le rencontrer, je sombrais lentement mais assurément vers un abîme dont je ne serais jamais sortie sans lui.
Il a été très doux, très tendre, très paternel, avec un regard bienveillant et une intuition presque féline quand il sentait que je n’allais pas bien, mais il n’y a jamais eu d’ambiguïté entre nous. Nous avons eu pendant longtemps une simple relation d’aidants l’un pour l’autre, en nous voyant très régulièrement à son bureau, après le journal. Nous nous parlions comme deux âmes abîmées.
J’ai réellement voulu me sauver et m’offrir cette victoire pour me réparer. Donc, un jour, quand il m’a demandé de remanger, j’ai dit « oui, bien sûr », sans pour autant savoir tout ce que cela impliquerait pour moi.

Ce moment du livre est étonnant : comment avez-vous réussi et comment avez-vous trouvé cette idée, que vous qualifiez vous-même de « bizarre », pour remanger ?
Je pense que je voulais vivre, que je voulais faire plaisir, que j’étais déterminée à réussir à tout prix, même si j’étais fragile.
Remanger impliquait de recommencer ma vie depuis le début, puisque le début que j’avais eu à vivre n’était pas beau. Je devais effacer le passé pour me permettre un avenir. Alors j’ai pris la décision de redevenir une enfant, et même un bébé, et donc d’avoir une alimentation liée à cet âge. J’ai ainsi bu des biberons premier âge, puis deuxième âge… puis des petits pots… pendant plusieurs mois, et même plusieurs années, pour revenir ensuite à une alimentation liée à mon « vrai » âge. Et ceci, je le dois à Patrick Poivre d’Arvor parce que je l’ai fait pour lui. Voilà pourquoi je dis qu’il m’a sauvée.
Ce qui est étonnant dans votre parcours, c’est à quel point vous faites des allers-retours enfant/adulte pour vous sauver, en toute conscience, puisque vous analysez cela très bien.
Cela a été intuitif, certainement parce que j’ai eu assez tôt une vie intérieure très dense. Je lisais aussi beaucoup. J’ai eu cette richesse qui a été comme de l’oxygène, une ouverture au champ des possibles, et cela m’a permis de croire : croire en moi, en la vie, en mon destin et aussi en un pouvoir magique : la foi.
J’ai compris que c’était la petite fille qui était blessée et que c’était donc elle qu’il fallait réparer afin de survivre, puis de vivre. Quand l’homme qui m’a violée m’a imposé le secret, il me tenait car il me disait que si je le révélais, ma mère en mourrait : je ne pouvais donc que le suivre dans la défense de son secret. Mais il me permettait aussi de me croire « magique » puisqu’à 8 ans, j’avais le pouvoir de garder ma mère en vie. Je me suis donc crue miraculeuse, et je le crois encore du reste. Cette pensée enfantine m’a sauvée.
Quand il a fallu remanger, je me suis tournée vers le biberon alors que j’étais adulte ; là aussi, rebasculer dans l’enfance a été salutaire. Quand j’ai voulu faire une analyse, je suis allée voir une psy pour enfants, car c’était bien mon enfance qu’il fallait dénouer.
La gentillesse est une qualité d’enfant et elle m’est restée. C’est la valeur la plus importante de ma vie, un pouvoir miraculeux. Pour moi, la douceur est une dynamique, une puissance, une force de vie dont on a tous besoin. Peu importe ce que l’on traverse dans la vie, je pense qu’il faut avoir des valeurs sur lesquelles on ne dérogera jamais : moi, j’ai choisi d’être élégante et généreuse, c’est ce que je voulais pour moi et donc c’est ce que j’ai voulu pour les autres.
Votre famille vient d’un milieu difficile, votre mère vous a élevée seule, vous avez financé vos études, vous avez fait une analyse très tard… Est-ce que l’on peut s’en sortir sans moyens ?
La plus belle ressource que vous ayez, c’est vous ! C’est vous qui décidez ce que vous voulez pour vous-même, et comment. La priorité, c’est la pensée. J’ai très vite compris que ma vie serait tout l’inverse de ce que cet homme m’avait imposé.
J’ai ainsi refusé le statut de victime car il est dangereux. On peut être victime d’un instant, mais pas celle de toute une vie. Il n’y a toujours que deux chemins qui s’offrent à vous : le bien ou le mal, le réel ou l’irréel, appelez-le comme vous voulez. Mais comprenez bien que ce que vous mettez dans votre vie et dans votre cœur est une nourriture pour votre âme, et que c’est ce que vous allez pouvoir offrir en retour aux autres. Donc, soit vous vous alimentez en mal – c’est-à-dire en vengeance, en rancœur… –, soit vous vous alimentez en bon et en bien, et c’est ce que vous allez pouvoir offrir en retour. Ainsi, vous seul déterminez ce que vous voulez pour votre vie. Le chemin de la sagesse, acquise de la souffrance à la gentillesse, est un pouvoir miraculeux.
Et puis, surtout, il faut faire du bien pour ne pas vivre pour rien ; ainsi, le mal ne vous aura pas figée dans cette torture.
Il y a une telle sérénité au fil des pages. On sent la progression de votre analyse, un chemin que, finalement, vous revendiquez presque avec fierté.
Mais il faut être fier de soi, toujours regarder le chemin parcouru : pas seulement où vous êtes, mais surtout d’où vous venez. On peut transformer une fragilité en force non pas en niant ce que l’on a vécu, mais en lui donnant un sens. Tout est possible si l’on y croit, et j’y ai cru très fort. Finalement, on doit tout aux blessures de notre enfance…
Avez-vous pardonné ?
Je n’ai pas autorité pour accorder le pardon à autrui, je laisse cela à la conscience et à l’au-delà. Néanmoins, je me suis pardonnée à moi-même et c’est déjà beaucoup. Quand on est victime, on se sent responsable et donc aussi coupable. Pour ma part, je l’étais d’autant plus que cet homme m’avait convaincue que c’était moi qui étais à l’origine de cet acte. Il faut se laisser du temps pour décanter une histoire qui va du récit imposé par votre bourreau à votre propre récit de ce qui est arrivé, récit qui va évoluer au fil de votre compréhension. Pour cela, il faut retourner vers ses propres fêlures, mais pour du bon, pour l’acter dans une réalité douloureuse mais assumée.
Comprendre, c’est reprendre le pouvoir sur sa vie. Comprendre, ce n’est pas pardonner à l’autre, c’est lui rendre sa part de responsabilité. Comprendre, c’est accepter ce qui est arrivé, non pas parce que c’est acceptable, mais parce que c’est votre réalité. Me comprendre pour m’excuser, pour être plus douce avec moi. Mais ce n’est pas lui que j’ai voulu expliquer, c’est moi.
À tous les moments de la vie, on peut rattraper les choses et prendre une autre direction, laisser le destin vous offrir ce qu’il a prévu avec magie pour vous. Je me suis toujours dit que j’étais la plus belle chance de ma vie et que je portais en moi mon avenir. Le pardon n’est pas un cadeau pour l’autre, il est pour soi, pour libérer son cœur et vivre. Le pardon, c’est abandonner la haine et la vengeance.
C’est important de connaître les conséquences d’un traumatisme, y compris pour les aidants. Il y a aujourd’hui tellement de victimes de viols que votre chemin pourra certainement éclairer des vies brisées.
Je pense m’être sortie de cette horreur et ce livre est l’exemple d’un chemin. J’espère qu’il pourra être une inspiration et qu’il aidera ceux qui traversent des traumatismes comme celui-ci ou d’autres. Aujourd’hui, on égrène les viols les uns après les autres : on pleure, on s’interroge, on se révolte, on fait une marche blanche et puis c’est tout, on passe au suivant.
Malheureusement, je crois qu’il faudrait peut-être qu’un dirigeant politique soit personnellement touché pour qu’il s’en empare, comme Chirac quand il a fait la loi sur le handicap, par exemple : cela le touchait intimement, alors il savait.
Par exemple, je ne pense pas qu’il faille « hiérarchiser » les faits : pourquoi avoir plus d’attention s’agissant des viols sur les femmes et les enfants ? Un viol, quel qu’il soit, est intolérable, inadmissible, répréhensible juridiquement et pénalement. Hiérarchiser revient à tolérer. Le pays a besoin d’un cadre solide et non négociable.
Enfin, votre histoire dialogue avec des citations choisies très à propos en début de chapitre. Quelle est celle qui vous résume le plus ?
« Ne haïr que la haine » de Cocteau. Parce que j’ai fait le choix de vivre de façon positive et généreuse. Cela vous procure de la gentillesse et de la douceur qui sont des pouvoirs miraculeux, c’est une force très puissante. C’est un lien qui produit quelque chose sur l’être humain, tant chez celui qui donne que chez celui qui reçoit.
N’oublions jamais que le passé est fait pour apprendre, pas pour retenir ou s’enfermer. On ne contrôle pas ce qui arrive, mais on contrôle ses réactions, et c’est cette conscience qu’il faut apprivoiser.
248 pages
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