Notre contributeur s’intéresse depuis toujours à l’érotisme. Mais voilà que ses certitudes les mieux ancrées sont aujourd’hui ébranlées — si l’on peut dire. Lui qui s’est toujours évertué de donner du plaisir vient d’apprendre qu’au fond, si je puis ainsi m’exprimer, il perpétuait le pouvoir mâle — et que ses partenaires enthousiastes n’étaient que de pauvres femmes aliénées à la domination mâle. Et le mâle, c’est mal !
Sheila Jeffreys, universitaire et militante du lesbianisme comme expression politique, a donc statué : « Quand une femme atteint l’orgasme avec un homme, elle ne fait que collaborer avec le système patriarcal en érotisant sa propre oppression. »
On savait, depuis Marx, que la religion est l’opium du peuple. Il faut désormais admettre que l’orgasme féminin, lorsqu’il survient dans une relation hétérosexuelle, appartient à la même catégorie des modes de domination. En l’occurrence, celle de l’homme sur la femme.

Quand une femme fait jouir une femme, c’est bien. Si c’est un homme, c’est mal. D’ailleurs, dans une relation hétéro, la pénétration (ah bon, les lesbiennes ne se pénètrent pas ?) est une violence exercée par les mâles sur leurs partenaires féminines. C’est sans doute pour protester qu’elles halètent, qu’elles gémissent et qu’elles crient. « Encore, encore, oh my god ! » Tyran que nous sommes de ne pas nous en être avisés !
Il y a d’ailleurs des degrés dans l’aliénation de la femme. La conjugalité est de niveau 1 : l’orgasme peut passer pour la rétribution du travail du conjoint (un bien curieux mot, quand on y pense…). Mais voilà : depuis l’âge des cavernes, où l’acceptation de l’étreinte récompensait l’octroi de l’entrecôte de mammouth, les temps ont changé, et l’épouse, autonome financièrement, n’a plus à rétribuer le salaire de son mari.
Le niveau 2, c’est la relation extra-conjugale, qui n’a guère d’excuse. Quoi ! Vous allez rechercher gratuitement un orgasme dans les bras d’un surmâle moins décati que votre époux ? Vous vous donneriez en quelque sorte gratuitement ?
Le niveau 3, c’est l’acceptation volontaire de la domination. La soumission comme piment du plaisir. Fais-moi mal, Johnny ! Horreur, horreur, horreur !
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Sheila Jeffreys n’a pas dû lire Hegel :
« De même que la domination montre que son essence est l’inverse de ce qu’elle veut être, ainsi la soumission devient-elle dans son accomplissement même, le contraire de ce qu’elle est dans l’instant. Comme conscience refoulée en elle-même, la soumission s’intériorisera et se convertira en une véritable indépendance. » (Phénoménologie de l’esprit, 1807)
Si l’orgasme est une reddition[1], cette renonciation provisoire à l’autonomie de la personne engendre, à terme, une domination de la femme sur l’homme, réduit au rôle de machine à donner du plaisir. C’est tout le secret des relations sado-masochistes, qui au fond constituent 80% de toutes les relations érotiques. Voir l’excellent Babygirl, où Nicole Kidman assène une démonstration splendide des paradoxes de la soumission.
Notre époque est à ce point déglinguée qu’elle autorise n’importe quelle théoricienne à construire des hypothèses absurdes, assénées avec impudence au nom de la libération de la femme — et de son asservissement réel. Parce qu’enfin, c’est dans les excès de la « libération » que se situe désormais le vrai asservissement. Et je plains celles qui prendraient au sérieux les délires, de Sheila Jeffreys — mais bon, ni vos compagnes, ni la mienne.
[1] Ma reddition est le titre d’un essai autobiographique de Toni Bentley, ex-danseuse du New York City Ballet. Elle y raconte sa découverte de la sodomie, et comment elle s’est rendue, au sens quasi militaire du terme, à l’amant qui l’avait initiée. Buchet-Chastel, 2006, 266 p.
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