Hubert Coudurier, directeur de l’information du Télégramme et auteur du Mystère Marine Le Pen (Plon), a répondu à nos questions.

Causeur. Marine Le Pen est un personnage que l’on a découvert il y a plus de vingt ans, au soir du second tour des élections de 2002. On l’a d’abord et avant tout connue comme une héritière politique. Depuis, elle a toujours su remonter sur le ring. Pourrait-on dire que c’est une sorte de Paris Hilton devenue Rocky Balboa ?
Hubert Coudurier. J’aime bien les comparaisons, et j’accepte la vôtre. C’est une femme qui a pris de l’épaisseur au fil de ses échecs, qui a pris aussi la mesure de sa fonction. Au départ, elle n’était pas réputée travailleuse et je crois que désormais, elle travaille énormément. Elle s’est aussi entourée de gens plus compétents. Elle a quand même été battue en 2017, et surtout elle a été humiliée lors du fameux débat face à Emmanuel Macron où, visiblement, elle n’avait pas été assez préparée. Cela a d’ailleurs valu la disgrâce de Florian Philippot.
Et puis, en 2022, les circonstances ont été défavorables à son mouvement avec la guerre en Ukraine et l’effet drapeau autour du chef de l’État. Elle n’a certes pas la culture de son père (lequel récitait encore, peu avant sa mort, des vers de Victor Hugo). Elle n’a pas non plus son sens de la formule ni de la provocation. Elle est globalement plus laborieuse. Ceci étant, les macronistes brillants, on a vu le résultat… Marine Le Pen a quand même aujourd’hui un fond de solidité et un sens de la tactique politicienne qui en font une personnalité blanchie sous le harnais.
Vous évoquez dans votre ouvrage le long travail d’édulcoration, de dédiabolisation de Marine Le Pen. Est-elle arrivée au bout du processus ? S’est-elle vraiment débarrassée de tous ses amis gênants et des candidatures douteuses ?
De toute façon, ce ne sera jamais assez. On sait qu’à un moment donné, les provocations de son père et de l’entourage de ce dernier lui faisaient horreur. Je pense par ailleurs que des hommes comme Philippe Olivier, qui avait amorcé la dédiabolisation avec Bruno Mégret avant la scission du FN, l’ont convaincue que dans le système électoral français, la vieille extrême droite n’avait aucune chance d’accéder à la présidence.
Concernant les candidatures douteuses, le parti n’est pas toujours très bien organisé et le « plan Matignon », qui devait permettre la victoire aux législatives en 2024, n’en était pas vraiment un. Effectivement, il y a toujours des cas douteux qui remontent à la surface. On n’efface pas comme cela, du jour au lendemain, une telle culture dans un parti vieux de cinquante ans…
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Ce que l’on sait, c’est que lorsqu’un certain nombre de dérapages lui sont soumis, elle réagit vigoureusement. Même David Rachline, maire de Fréjus, en a fait les frais récemment — pas tant pour des questions de conflits d’intérêts, mais parce qu’il a fait de la provoc. Le seul qu’elle a gardé dans son cercle d’amis, c’est Frédéric Chatillon, le fondateur du GUD. Mais elle lui a demandé expressément de « la fermer ». On a vu par ailleurs que Jordan Bardella était remonté aussi sec dans son avion qu’il en était descendu quand Steve Bannon a fait son salut nazi à la CPAC dans le Maryland, début 2025.
Le RN ne veut absolument pas être assimilé à l’extrême droite dorénavant, même si la gauche, qui voit la menace monter, déploie les « orgues de Staline ». Le théâtre antifasciste est devenu presque quotidien. Il reste à Marine Le Pen à convaincre un marais de 15 ou 20 % d’électeurs, notamment dans l’Ouest démocrate-chrétien.
La Bretagne apparaît justement dans votre livre. Comment expliquez-vous ce décalage de l’Ouest, moins perméable aux idées nationales, principalement la Bretagne et les départements voisins ? Est-ce l’influence du très puissant Ouest-France ?
Et n’oubliez pas la JAC et la JOC [Jeunesse agricole chrétienne et Jeunesse ouvrière chrétienne, syndicats chrétiens de gauche qui ont été très puissants dans l’Ouest, ndlr]. Ou tout simplement, parce qu’il n’y a pas d’immigration !
Ah, ça commence à venir…
Disons que cela monte. Écoutez, le débat se porte en ce moment essentiellement sur le « Canon français » à Quimper, ou le banquet de Jean-Philippe Tanguy dans les Côtes-d’Armor, que la gauche essaie de faire interdire. Regardez Brest, toutefois : le maire socialiste usé a perdu ce vieux bastion de gauche historique mais au profit de la droite traditionnelle. Et aux Européennes, les quatre départements bretons ont placé le RN en tête. La marée monte partout, mais la Bretagne sera le dernier fief à sauter. L’arrivée au pouvoir du RN est de toute façon inévitable, selon moi ; la question est de savoir si ce sera en 2027 ou en 2032.
Vous-même, en tant que directeur de l’information du Télégramme, on ne vous embête pas trop avec vos passages sur CNews ou dans Valeurs actuelles ? Cela ne vous attire pas des ennuis ?
Des ennuis, c’est beaucoup dire. Oui, je suis indépendant et j’ai mes opinions. J’ai été en fait pointé par une frange de la rédaction dans un communiqué de la société des journalistes pour « dérive droitière », façon procès de Moscou. Nous nous en sommes expliqués avec la réaction sur le thème de la liberté éditoriale. Mais nous sommes dans une entreprise privée, pas au sein du service public de l’audiovisuel. or la gauche est devenue liberticide et le débat n’est pas toujours possible ; elle essaie de diffuser des réflexes pavloviens dans l’électorat.
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Et Bruno Retailleau, peut-il refaire son retard ?
Je ne crois pas trop que la droite soit capable de s’unir. Quand Sarkozy en 2007 a réuni la droite et siphonné l’extrême droite, il était seul, après l’effondrement de Villepin. Aujourd’hui, il y a trop de monde dans le marigot : Philippe, Attal, Retailleau, Wauquiez, Lisnard… La droite risque d’avancer fort divisée l’année prochaine.
Je raconte dans mon livre que, peu avant d’être nommé à l’Intérieur, Bruno Retailleau me disait que tous ceux qui avaient approché de près ou de loin le président Macron étaient carbonisés pour l’avenir. Mais il ne savait pas encore qu’il allait être nommé ministre…
Hubert Coudurier, Le Mystère Marine Le Pen, Plon, 2026, 368 pages.
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