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« Ticket Carbone » de Système U: quand le greenwashing mène droit à la contrainte

Le consommateur sous surveillance climatique


« Ticket Carbone » de Système U: quand le greenwashing mène droit à la contrainte
Les magasins Super U, pionniers du ticket carbone. © SICCOLI PATRICK/SIPA

Présenté comme un simple indicateur écologique, le « ticket carbone » de la chaîne de supermarchés pourrait bien habituer les ménagères à voir leurs achats évalués, notés et, pourquoi pas demain, limités…


Une information est passée pratiquement inaperçue cette semaine, hormis dans la presse professionnelle spécialisée. Le groupe coopératif Système U annonce fièrement généraliser à l’ensemble de son réseau le « Ticket Carbone », après une phase pilote menée dans quatorze points de vente. Il reste à convaincre les petits fournisseurs artisanaux de passer sous les fourches caudines des contrôleurs, et de faire certifier l’empreinte carbone de tous leurs produits. Ils vont subir une contrainte supplémentaire et ils n’auront pas le choix, car « 100 % des produits seront étiquetés avec leur empreinte carbone », promet Système U. Contraintes complémentaires, coûts supplémentaires, car il faudra bien payer les cabinets spécialisés qui délivrent la certification. Ils s’engraissent confortablement dans ce nouveau business. Même si ça n’a rien à voir, Jean-Marc Jancovici, pape de la décarbonation, cofondateur du cabinet Carbone 4, qui vend des bilans carbone aux plus grandes entreprises françaises, siège aussi au Haut Conseil pour le climat, chargé de conseiller le gouvernement sur sa politique climatique. Vous avez dit « conflit d’intérêt » ? Circulez, il n’y a rien à voir !

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Système U devient ainsi la première enseigne de la grande distribution française à évaluer l’impact carbone global du panier. Concrètement, chaque produit glissé dans le caddie se voit désormais affublé d’une petite étiquette invisible: son équivalent CO₂. Une information supplémentaire, vertueuse, purement indicative, au service du consommateur éclairé. Rien d’obligatoire, rien de contraignant. Juste de la pédagogie. Cependant, l’histoire des grandes bascules sociétales nous enseigne que la première étape semble souvent anodine.

De l’information à la comptabilité

La technologie permettant d’aller bien au-delà d’un simple affichage existe déjà. En 2019, l’opérateur Mastercard s’est associé à la start-up suédoise Doconomy pour lancer la carte « DO », capable non seulement d’afficher l’empreinte carbone de chaque achat, mais surtout de bloquer purement et simplement la transaction une fois le quota d’émissions atteint (voir notre illustration ci-dessous). Cette carte ne laisse d’ailleurs aucune ambiguïté sur ses intentions : un plafond, et rien d’autre. Ni programme de fidélité, ni avantages premium, mais bel et bien un couperet numérique. Après la comptabilisation, la sanction peut pointer le bout de son nez.

De la comptabilité à la sanction

Car la décarbonation de l’économie est une nouvelle doxa, y compris dans l’esprit de nos décideurs. Le député Jean-Marie Fiévet en est un. Ce n’est pas un khmer vert, mais un benoît député Renaissance des Deux-Sèvres. Depuis 2018, il milite ouvertement pour la création d’un «compte carbone» individuel, estimant qu’il n’existe pas d’autre chemin vers la neutralité carbone à l’horizon 2050 et que ce compte permettrait d’y parvenir à la fois collectivement et individuellement. L’idée, popularisée en France depuis la Convention citoyenne pour le climat de 2020, est reprise dans la Stratégie nationale bas-carbone. Elle consiste à faire descendre chaque Français d’une empreinte moyenne actuelle voisine de douze tonnes de CO₂ par an vers un plafond de deux tonnes, la norme à ne pas dépasser pour respecter l’Accord de Paris.

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La feuille de route est donc claire : un compte qui se débite à chaque acte d’achat, un quota qui diminue chaque année, la création d’une Agence nationale du carbone, une carte qui refuse la transaction au-delà du seuil fixé : voilà les ingrédients du rationnement qui s’annonce inéluctable. Ne serait-ce pas un remake des tristement célèbres tickets de rationnement du passé ?

De la sanction à la prison

Bref, la notion de crédit individuel carbone qui émerge sera un carcan numérique pour chaque consommateur. Car, au-delà des achats de produits de grande consommation en supermarché, tout bien ou service est désormais comptabilisé pour son empreinte carbone. Ainsi, un e-mail, c’est 4 grammes de CO₂1 (mais 35 grammes avec une pièce jointe), une recherche sur Google entre 0,2 et 7 grammes de CO₂, l’article que vous lisez, c’est jusqu’à 4,6 grammes2, un verre d’eau du robinet 0,03 gramme, un verre d’eau minérale 100 grammes, un chien de taille moyenne 630 kg par an3, un voyage aller-retour aux Antilles 3 tonnes et un rouleau de papier toilette 250 grammes de CO₂4. Il faudra bientôt apprendre à arbitrer entre euthanasier Médor, se torcher, lire Causeur, boire un verre d’eau, manger un steak, aller passer un week-end à la campagne ou aller visiter ses enfants en Guadeloupe…

Le supermarché, idiot utile de l’ordre vert

Évidemment, Système U n’a rien demandé de tout cela. Par naïveté autant que par bêtise, l’enseigne ne fait que surfer sur la vague de cette « conso qui s’engage », comme elle le mentionne sur son site. C’est précisément ce qui rend l’affaire si inquiétante. Nul besoin de loi liberticide enfantée dans la douleur, ou de décret passé en catimini à la suite d’une Convention citoyenne pipeautée par des organisateurs militants : il suffit qu’un distributeur, mû par le seul opportunisme marketing, habitue des dizaines de millions de clients à voir leur caddie noté, évalué, comptabilisé. D’autant plus que les autres enseignes travaillent d’arrache-pied sur le sujet. Le conditionnement précède toujours la contrainte. Hobbes l’avait théorisé dès 1651 : le souverain ne gouverne pas en frappant sans cesse, mais en parvenant à « tenir tous les hommes en respect ». Le réchauffement climatique joue aujourd’hui ce rôle de spectre permanent : plus besoin de coercition brutale quand la peur de la catastrophe fait accepter d’elle-même n’importe quelle mesure présentée comme salvatrice. Le peuple, terrorisé, réclamera bientôt lui-même sa propre laisse, pourvu qu’on la baptise protection.

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Demain, quand le quota individuel deviendra réalité, plus personne ne s’en étonnera : nous serons préparés depuis des années, un ticket de caisse après l’autre. Sa mise en place sera presque vécue comme une délivrance, un acte de contrition pour « sauver la planète ». Système U ne dirige rien, ne légifère rien et ne contraint personne. L’enseigne se contente, par pur calcul commercial, d’exploiter la peur du grand réchauffement. Mais c’est justement ce calcul, aussi opportuniste que mesquin, qui, multiplié par des milliers de points de vente, rendra la marche vers le compte carbone obligatoire chaque jour un peu plus irréversible.

Étienne de La Boétie l’avait déjà compris au XVIe siècle : un tyran ne tient sa toute-puissance que du consentement de ceux qu’il asservit. Qu’ils cessent de coopérer, qu’ils refusent seulement de lui prêter la main, et l’édifice s’effondre de lui-même, faute de bras pour l’exécuter. Nul besoin de chaînes quand les sujets se les forgent eux-mêmes, par habitude, par lassitude ou par vertu affichée. C’est très exactement ce consentement que Système U, sans le vouloir ni s’en soucier, façonne, un ticket de caisse après l’autre : une servitude qui ne sera pas imposée, mais désirée, presque exigée par des consommateurs convaincus d’être vertueux, car «écoresponsables». Voici comment une nouvelle ligne anodine sur un ticket de caisse ouvre en douceur la voie à un nouveau contrôle social.


  1. https://www.lsa-conso.fr/cooperative-u-generalise-le-ticket-carbone-une-premiere-dans-la-grande-distribution-en-france,466621 ↩︎
  2. ADEME ↩︎
  3. Website Carbon Calculator ↩︎
  4. Yavor, K.M., Lehmann, A., Finkbeiner, M. (2020), « Environmental Impacts of a Pet Dog: An LCA Case Study », Sustainability, vol. 12, n°8, article 3394, publié par le Department of Sustainable Engineering, Institute of Environmental Technology, Technische Universität Berlin ↩︎
  5. Product Carbon Footprints (2009), menée par le WWF, l’Öko-Institut, le Potsdam Institute for Climate Impact Research (PIK) et le think-tank berlinois THEMA1 — présentée à Berlin le 26/01/2009 ↩︎


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