Cela nous avait échappé, mais apparemment, en athlétisme féminin, les diffuseurs télé filmaient le 100 mètres comme un calendrier Pirelli. Aussi, pour lutter contre ce sexisme et la sexualisation des athlètes féminines, la Fédération européenne d’athlétisme se félicite de la publication d’un guide pour éviter les cadrages suggestifs à la télévision… Fini, les gros plans sur les derrières en piste. Mais que cache cette pudibonderie soudaine?
En pleine saison des meetings d’athlétisme, l’Union Européenne de Radio-Télévision, qui chapeaute notamment l’Eurovision, publie un guide « pour une couverture médiatique respectueuse dans l’athlétisme féminin ».
Il arrive qu’une civilisation révèle davantage d’elle-même dans un détail apparemment insignifiant que dans les proclamations solennelles par lesquelles elle prétend définir ses valeurs. Les grandes ruptures de l’histoire ne commencent presque jamais par les événements auxquels les contemporains accordent le plus d’importance. Elles s’annoncent dans une inflexion du langage, dans une manière nouvelle de regarder un visage, un paysage ou un corps, dans une hésitation qui s’installe là où régnait encore, quelques années plus tôt, une évidence si tranquille qu’elle semblait appartenir à l’ordre naturel des choses.

Un corps peut être regardé sans être rabaissé
Ainsi en est-il de ces consignes désormais adressées aux réalisateurs des compétitions internationales d’athlétisme, invités à éviter les plans jugés « sexualisants » sur les athlètes féminines. À première vue, il ne s’agit que d’une recommandation technique, d’un ajustement destiné à respecter une sensibilité nouvelle. Qui pourrait sérieusement s’émouvoir d’un simple changement de cadrage ? Et pourtant, c’est peut-être là que se dit quelque chose de beaucoup plus grave. Car ce n’est plus seulement l’image que l’on entend corriger ; c’est le regard lui-même. Comme si celui-ci était devenu suspect par nature, comme s’il portait déjà en lui une faute dont il conviendrait désormais de prévenir jusqu’à la possibilité.
L’Europe avait pourtant consacré des siècles à apprendre qu’il existe une différence irréductible entre admirer et posséder, entre contempler et profaner, entre le désir et la violence. Toute son histoire artistique, depuis les marbres grecs jusqu’aux nus de la Renaissance, depuis les baigneuses de Renoir jusqu’aux silhouettes de Rodin, repose sur cette certitude qu’un corps humain peut être regardé sans être rabaissé, qu’il peut être célébré sans être humilié, que la beauté n’abolit jamais la personne mais en manifeste, au contraire, la mystérieuse présence.
Nous semblons avoir perdu cette lente éducation du regard. La beauté elle-même devient embarrassante. Elle exige des précautions, des avertissements, presque des excuses. Le soupçon précède désormais l’émotion. On ne contemple plus ; on vérifie d’abord que l’on contemple correctement. Comme si toute admiration risquait de n’être qu’une domination déguisée, toute émotion esthétique une violence qui s’ignore encore. Une civilisation qui avait appris à former le regard entreprend peu à peu de le neutraliser.
Métamorphose
Cette métamorphose ne concerne évidemment pas le seul domaine du sport. Elle traverse silencieusement toute notre manière d’habiter le monde. Les relations entre les hommes et les femmes se couvrent de prescriptions, de chartes, de protocoles ; la séduction elle-même paraît devoir justifier son innocence. Ce qui relevait autrefois de cette intelligence subtile des situations, de cette conversation infinie entre les êtres où la liberté se mêlait au risque, est peu à peu remplacé par une prudence administrative qui aspire moins à rendre les hommes meilleurs qu’à les rendre irréprochables.
La même hésitation atteint jusqu’à la table, cet autre lieu où une civilisation se donne à voir sans discours. Car la gastronomie française n’était pas seulement un ensemble de recettes admirées dans le monde entier ; elle était une manière de faire société. On y partageait le pain, le vin, les fromages, les plats d’un terroir sans éprouver le besoin de rappeler sans cesse ce qui distinguait les convives. Le repas suspendait les appartenances particulières dans une convivialité plus ancienne qu’elles. Aujourd’hui, la table devient elle aussi un espace où s’affirment des prescriptions concurrentes, des identités qui ne cherchent plus tant à participer à une culture commune qu’à préserver leurs propres frontières. Là encore, ce n’est pas seulement un menu qui change ; c’est une représentation du monde.
Il serait naturellement absurde de confondre les causes de ces évolutions. Le puritanisme progressiste n’est pas l’islam rigoriste ; la logique marchande n’est pas davantage la logique religieuse. Leurs histoires, leurs ambitions, leurs justifications demeurent profondément étrangères les unes aux autres. Mais l’histoire est riche de ces convergences paradoxales où des forces qui s’ignorent produisent pourtant des effets comparables. Les unes parlent d’émancipation, les autres de pudeur ; les unes invoquent l’égalité, les autres la morale ; toutes contribuent cependant, chacune selon sa langue et ses raisons, à faire du corps féminin un lieu problématique, un espace qu’il faudrait montrer autrement, regarder autrement, parfois presque soustraire au regard.
Changement de mœurs
Il ne s’agit pas de prétendre que quelques recommandations adressées à des réalisateurs conduiraient mécaniquement au voile ou à la burqa dans l’athlétisme féminin. Une telle comparaison serait aussi sommaire qu’inexacte. Les civilisations ne se transforment jamais par bonds. Elles glissent lentement d’un imaginaire à un autre, déplacent imperceptiblement la frontière entre le permis et le défendu, entre le naturel et le coupable, jusqu’au jour où plus personne ne se souvient que les évidences d’hier furent réellement des évidences.
C’est pourquoi cette affaire de cadrage est infiniment plus importante qu’elle n’en a l’air. Une civilisation se reconnaît toujours à la manière dont elle regarde le corps humain, comme elle se reconnaît à sa manière de dresser une table, de transmettre une langue, de bâtir une maison, de célébrer ses morts ou d’apprendre à ses enfants ce qu’il est beau d’aimer. Lorsqu’elle commence à détourner les yeux de ce qui l’avait longtemps émerveillée, lorsqu’elle éprouve davantage de scrupules à contempler qu’à soupçonner, elle n’annonce pas seulement un changement de mœurs. Elle laisse apparaître cette fatigue intérieure qui précède souvent les grandes disparitions historiques.
Car les civilisations meurent rarement sous les coups de ceux qui les combattent. Elles commencent par cesser de croire que leur propre manière d’habiter le monde mérite encore d’être regardée, aimée et transmise.




