Le baron de Manchester succède au « Keir à deux vitesses » au 10, Downing Street.
Après avoir été confirmé comme chef du Parti travailliste vendredi, Andy Burnham assumera la fonction de Premier ministre à partir de ce lundi 20 juillet. C’est le septième que compte la Grande-Bretagne en dix ans… Soutenu par une majorité des cadres et des syndicats associés au parti, il doit accomplir la difficile tâche de restaurer la confiance des Britanniques au moment où les partis hors système s’imposent sur la scène politique.
Le « Roi du Nord »
Né à Aintree, près de Liverpool, Andy Burnham a grandi à Culcheth, dans le nord de l’Angleterre. Lycéen, il découvre un amour pour les lettres et la poésie, ce qui, Boris Johnson mis à part, est devenu rare en politique. Il poursuit cet intérêt en étudiant la littérature à l’université de Cambridge et, en 2015, il ira jusqu’à confier son intention d’écrire de la poésie après sa carrière politique. Politisé à un très jeune âge (il intègre le Parti travailliste à l’âge de 15 ans), il entre vite dans l’appareil travailliste auprès de Tessa Jowell, puis dans l’orbite de Tony Blair. Élu député de Leigh en 2001, il occupe plusieurs postes ministériels sous Tony Blair et Gordon Brown, du Trésor à la Santé en passant par la Culture. Il brigue la tête du parti par deux fois, en 2010 puis 2015, sans succès.
En 2017, il quitte son siège pour devenir le premier maire du Grand Manchester, où il est réélu en 2021 puis en 2024 avec des majorités croissantes. Il se distingue notamment par la création du « Bee Network », qui remet les bus sous contrôle public et pose les bases d’un réseau de transports intégré regroupant bus, tramways et trains locaux. Au plus fort de la pandémie de Covid-19, il s’oppose aux restrictions locales du gouvernement conservateur, ce qui lui vaut le surnom de « Roi du Nord ».
À partir de l’automne 2025, fort de cette expérience du pouvoir local, il prépare activement son retour à l’échelle nationale. Le député Josh Simons démissionne pour lui céder sa place dans la circonscription de Makerfield. Andy Burnham y est investi par le Parti travailliste et remporte l’élection, scellant son retour à Westminster en mai 2026.
Ce succès électoral le propulse au rang de favori pour la succession de Keir Starmer à la tête du parti. Ce dernier finit par céder à la pression de ses ministres et députés et annonce sa démission le 22 juin. Très vite, les autres candidats potentiels s’effacent pour faire place au « Roi du Nord ». A 56 ans, il obtient une vengeance symbolique sur les milieux londoniens qui ne l’ont jamais accepté.
La bouée de sauvetage
Si les travaillistes conservent leur majorité au Parlement, leur base politique se fracture. Le parti souffre d’une érosion à gauche au profit des Verts et d’une poussée de Nigel Farage à droite. Les derniers sondages placent les travaillistes en deuxième ou troisième position, avec environ 20 à 24 % des intentions de vote, derrière Reform UK (25 à 26 %)[1]. Andy Burnham hérite d’un pays politiquement instable, et sa légitimité demeure, pour l’heure, essentiellement circonscrite au Parti travailliste. Certains de ses proches lui conseilleront sans doute de convoquer des élections anticipées afin d’obtenir un véritable mandat populaire, mais une telle éventualité paraît peu probable, la gauche ayant peu de chances d’en sortir victorieuse.
Son premier défi sera de regagner la confiance de l’opinion publique. Le passage de Keir Starmer au 10 Downing Street a laissé le Parti travailliste en perte de vitesse, et Andy Burnham cherche à y remédier par un discours de reprise économique. Il a su apparaître comme une alternative crédible, plus enracinée dans les territoires et l’électorat travailliste que ne l’était Keir Starmer, avocat spécialisé dans les droits de l’homme. Il promet notamment de ramener la croissance « dans chaque code postal ». Cette formule, un peu maladroite, est néanmoins une marque d’optimisme qui contraste avec l’image austère que projetait Keir Starmer.
Au cœur du projet d’Andy Burnham figurent la reprise de l’activité économique et une décentralisation accentuée du pouvoir londonien, le tout assorti d’importantes dépenses sociales. Il est favorable à une nationalisation des secteurs clés, ou au moins à un contrôle renforcé des pouvoirs publics. Il a fait part de son intention de réindustrialiser le pays, notamment par l’exploitation du pétrole en mer du Nord, au grand dam des écologistes. Sa priorité reste la devolution, allant jusqu’à annoncer la création d’un deuxième bureau pour le Premier ministre à Manchester. Il promet aussi la plus vaste campagne de construction de logements sociaux depuis l’après-guerre.
Une gueule d’atmosphère ?
Avant même de prendre ses fonctions, Andy Burnham s’est forgé une réputation de beau parleur. The Guardian, bien qu’un journal de gauche, en a fait le constat lors de son discours au parti vendredi : « Il est devenu à la mode, cette semaine, de dire qu’Andy Burnham ne propose guère, ces derniers temps, que des “vibes”. Et si l’on entend par là un lien émotionnel, de l’optimisme et des généralités plutôt que des mesures concrètes, alors l’analyse est juste. Ce discours fut une véritable leçon magistrale en la matière. » Plutôt sévère.
Andy Burnham ne se revendique d’aucune idéologie particulière au sein du Parti travailliste. Il s’est tenu à l’écart des débats sur le wokisme, préférant concentrer son discours sur le bien-être économique et social des communautés du Royaume-Uni. En cela, il s’inscrit dans l’héritage de Tony Blair et de Gordon Brown, c’est-à-dire de l’aile droite du Parti travailliste. Bien qu’il ait été accusé de proximité avec Jeremy Corbyn, il ne se rattache en réalité pas tant que ça au progressisme radical incarné par ce dernier. Son discours sur la pluralité des communautés britanniques ne verse pas, du moins pour l’instant, dans le communautarisme.
Cependant, Andy Burnham entend préserver la grande coalition des sensibilités travaillistes en s’appuyant sur une conception relativement large de la justice sociale. Cet œcuménisme de gauche, qui cherche à concilier des courants parfois divergents sans leur donner une véritable cohérence idéologique, risque toutefois de susciter davantage de confusion que de consensus. Il n’est pas non plus certain que cela suffise à endiguer les progrès de Reform UK dans les anciens bastions travaillistes du nord de l’Angleterre.
Autre difficulté, les équipes d’Andy Burnham n’ont presque rien transmis aux hauts fonctionnaires de Whitehall concernant ses orientations politiques, alors que le protocole demande une consultation préalable pour faciliter la transition. Choix tactique ou absence de programme ? Andy Burnham se méfie des réflexes du pouvoir londonien, il est donc probable qu’il s’agisse d’un choix conscient de sa part. Reste à voir si les premières semaines de son mandat seront un « blitz politique » ou un exercice d’improvisation.
Personne ne peut nier qu’Andy Burnham a acquis une culture du pouvoir local, mais celle-ci ne se traduit pas forcément par une culture de l’État. Même s’il disposait d’un programme politique bien défini pour les quatre nations du royaume, ce dont la presse britannique semble douter, rien ne dit qu’il serait en mesure de l’appliquer, même en réorientant le centre du pouvoir dans son bastion de Manchester.


