Le président du Parti foutuiste a été nommé à la tête de la rédaction de Lui. L’ancien « magazine de l’homme moderne » peut-il résister face à la pudeur ambiante et à la crise du genre ? En tout cas, Éric Naulleau va enfin pouvoir prendre son contre-pied.
Causeur. Dans ton édito, tu écris que la « chair ne devient pas triste à s’envelopper des songes d’un grand couturier ». Superbe phrase pour justifier que la nudité soit proscrite dans le nouveau Lui. Mais on dirait que tu fais des concessions aux bigotes du nouveau féminisme. Lui était autrefois « le magazine de l’homme moderne ». Serait-il devenu celui de l’homme un peu déconstruit sur les bords – ou en bonne voie de rééducation ?
Éric Naulleau. Il est bien sûr difficile de rester sourd aux voix de crécelle et aux bruits de casserole des nouvelles bigotes, mais je ne tiens aucun compte de leur vacarme. Autrement dit, les choix du Lui nouveau sont inspirés par d’autres considérations que les oukases des dames patronnesses de notre temps, ces chaînons manquants entre les grenouilles de bénitier et les supplétives de la police des mœurs iranienne, par d’autres voix que celles des renifleuses de caleçon travesties sous l’apparence de grossistes en moraline, narine frémissante et pierre à la main. Par des voix intérieures : il m’a semblé qu’en un temps placé sous le signe de la satisfaction immédiate et du voyeurisme généralisé, le désir sublimé, différé, prenait une dimension subversive. Citons Barthes : « L’endroit le plus érotique d’un corps n’est-il pas là où le vêtement bâille ? C’est l’intermittence qui est érotique : celle de la peau qui scintille entre deux pièces ; c’est le scintillement même qui séduit ou encore : la mise en scène d’une apparition/disparition. » Il reste à espérer que ce ne soit pas le lecteur qui bâille, plutôt que le vêtement.


Cela dit, il y a une chose qui change moins vite que les modes idéologiques, c’est l’obsession sexuelle des hommes, singulièrement des jeunes qui découvrent leur sexe et leur sexualité. Alors, je te repose la question : à quoi bon acheter Lui s’il n’y a plus de filles à poil ?
Il ne t’aura pas échappé qu’à la différence du temps de notre jeunesse, les filles à poil, comme tu dis, sont désormais accessibles un peu partout, à commencer par internet. Je vois mal un jeune acheter Lui aujourd’hui pour la seule raison de découvrir l’anatomie du sexe opposé, ce qui était pourtant à peu près le seul moyen à notre disposition à leur âge (j’en parle en connaissance de cause pour avoir passé une bonne partie de ma scolarité dans une école non mixte en compagnie d’un millier de jeunes mâles et d’une exception féminine, cette prof de sciences naturelles régulièrement enceinte). Il trouvera dans la nouvelle formule de nouveaux motifs de satisfaction en plus des anciens. Car il est grand temps de préciser qu’au rebours de ce que tu laisses entendre, ce premier numéro propose des photographies plutôt émouvantes d’un point de vue érotique (du mien en tout cas !) de Sasha Nikolic ou de Christelle Yambayisa.
Étais-tu un lecteur de revues érotiques ? L’es-tu encore ? Quel conseil donnerais-tu à un jeune lecteur de Lui qui ne sait pas comment s’y prendre avec les filles ?
Je l’ai été comme toute ma génération l’a été pour les raisons susdites. Les filles vivaient à la fois avec nous et sur une autre planète, à portée de bise et hors d’atteinte, on ne pouvait les déshabiller, excepté quelques dégourdis tenus pour des êtres supérieurs, dépositaires d’un savoir ésotérique, que par délégation à Lui ou à Playboy. Ça n’allait d’ailleurs guère plus loin, du moins dans mon cas, l’existence de films pornographiques tenant pour moi davantage d’une rumeur extravagante que d’une réalité vérifiable. Je ne le suis plus, mais le serais-je encore que je ne retrouverais pas l’extraordinaire émotion, l’incroyable excitation de feuilleter un de ces magazines – à quoi bon ? Je donnerais cher pour les revivre, tout comme je paierais volontiers pour (re)découvrir le riff d’ouverture du Jumpin’ Jack Flash des Stones tel qu’il me déchira le cerveau la première fois. D’autant que les femmes des années 1970, ce qui correspond à mon adolescence, représentent pour moi un sommet de la beauté de l’autre moitié du ciel – tous les fans de la série Mannix sauront de quoi je parle. Proust a dit que « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie pleinement vécue, c’est la littérature ». Je suis bien d’accord avec ce prodigieux écrivain, mais je n’ai pas son talent. Alors, je remplace la littérature par Lui. Passé de lecteur à rédacteur en chef, je revis mon existence en ouvrant de nouveau ce magazine un demi-siècle après la première fois – qui sait quelles découvertes et quels éclaircissements sortiront de cette expérience.
Au jeune lecteur de Lui qui ne sait pas comment s’y prendre avec les filles, je commencerais par dire que la vie est mal faite. À savoir que le moment où il saura enfin comment s’y prendre coïncidera avec l’âge où, baisse de libido oblige, il y accordera moins d’importance. Je lui donnerais ensuite le conseil de lire Lui, de s’y intéresser à la littérature avec l’interview de James Ellroy, à l’intelligence artificielle avec celle de Laurent Alexandre, au tourisme noir avec l’article dédié, etc. Pas seulement pour sa culture générale, mais parce que les filles, certaines en tout cas, apprécient les garçons avec un peu de conversation et de savoir, il existe même un marché en pleine expansion pour les hommes à l’ancienne, ceux qui savent par exemple qu’on écrit « quand même » et non « comme même ». L’avenir est à lui.
Frédéric Taddeï, qui craint que vous soyez accusés de sexisme, vous suggère de dénuder des hommes comme des femmes. Allez-vous le faire ?
Pas de mon vivant.
Au cœur du puritanisme contemporain, il y a l’affaire de la différence des sexes. Muray l’avait bien vu. L’Histoire commence avec la Chute, quand l’homme et la femme échappent à Dieu pour faire des cochonneries. Et notre monde post-historique veut revenir avant la Chute, quand les deux sexes n’existaient pas. Quel sens peut avoir un journal comme Lui, quand la différence des sexes et des sexualités est niée, voire criminalisée ?
Tout me plaît dans cette question. D’abord qu’il y soit question de Muray, le grand penseur devenu par sa disparition prématurée le grand prophète des temps postmodernes. Pas une journée sans que je me demande ce qu’il aurait écrit de tel ou tel événement, son mauvais esprit était une abondante source de consolation, la seule possible peut-être. Ensuite que le point de comparaison avec notre époque se situe dans un passé très lointain. Car « régression » me paraît le mot le plus juste pour définir la période actuelle. L’islamisme est une formidable régression, surtout quand il prend ses aises en France, pays où les femmes ont toujours occupé une place singulière. Pays où la gauche défend à présent des imams qui expliquent à longueur de prêche que la place d’une femme est dans sa cuisine et qu’elle ne saurait sortir sans être accompagnée d’un homme de la famille. Le wokisme est une régression sans doute plus spectaculaire encore de ce point de vue. L’inénarrable Sandrine Rousseau nous a ainsi expliqué qu’elle préférait les jeteuses de sorts aux ingénieurs EPR. Autrement dit que la place de Marie Curie n’était pas dans son laboratoire, deux prix Nobel à la clé, mais également dans sa cuisine à mitonner des philtres magiques au fond d’un chaudron. Ou dans une forêt par nuit de pleine lune à danser nue avec ses copines (un bon sujet photographique pour Lui, soit dit en passant). Le retour en force d’une figure autrefois négative, celle de la sorcière, dit assez la volonté d’un retour en arrière toute sous le signe du progressisme – nous n’en sommes plus à un oxymore près. Quant à la question précise de l’indifférenciation des sexes, on ne peut l’aborder sans livrer un deuxième mot-clé de l’époque : la bêtise. Nous vivons sous le règne advenu de la bêtise, nous pataugeons à longueur de journée dans cette tiède substance toxique, nous en recevons à chaque instant de pleins baquets à la gueule, nous mourrons noyés dans cette écœurante mélasse. Quiconque se définit selon les heures ou les humeurs du jour tantôt comme une femme, tantôt comme un homme, est d’une bêtise à manger du foin. D’une bêtise satisfaite, arrogante, celle qui croit pouvoir se définir en dehors des réalités biologiques de base, celle d’un docteur Frankenstein de soi-même, d’un bricoleur d’identité. Celle qui pense qu’il n’existait rien avant elle, qu’il faut faire table rase d’un passé tout entier entaché d’un nouveau péché originel, à savoir le patriarcat. La différence des sexes appartient à cet héritage honni.
Pendant que tu donnes des gages aux bonnes âmes avec ta ligne éditoriale chaste et inclusive, il paraît que des influenceurs « masculinistes » promeuvent la drague offensive et l’hypersexualisation des rapports humains. Sont-ils dangereux ?
L’invention d’un péril masculiniste est la dernière ruse en date du camp progressiste pour détourner l’attention des véritables prédateurs qui s’attaquent aux femmes. Les harceleurs du métro ou de la rue qui ne se réclament de nulle philosophie, mais de codes culturels importés sur notre sol. Les barbus iraniens qui emprisonnent, torturent, violent et massacrent des femmes au motif d’un voile mal ajusté. Pour ce qui est de la drague offensive, nous parlons en réalité de l’éternel bourrin à travers les âges. Il y a quelque temps, un type s’est vanté auprès de moi d’aborder systématiquement les passantes non loin du Louvre et de parvenir à coucher avec un certain pourcentage de celles-ci. Inutile de dire que cette sexualité d’ordre statistique et cette logique d’abattage provoquent chez moi une consternation sans mélange. La séduction consiste à se mouvoir dans une zone grise, à manier l’ambiguïté, à faire preuve de subtilité, pas à battre le pavé de ses gros sabots en débitant des phrases toutes faites à la chaîne. Plus généralement, le monde se porterait mieux sans les influenceurs masculinistes, sans les influenceuses féministes et sans les étudiants en sociologie.
Même Frédéric Beigbeder reconnaît sa défaite avec ironie et mélancolie : « Je pratiquais volontiers en ce temps-là une forme d’humour limite que je qualifierais de désuet, ce qui nous valait, plusieurs années avant #MeToo, d’être dans le collimateur des féministes[1]. » J’ai l’impression que vous vous rendez tous à l’époque sans grande résistance. Faut-il accepter les lubies totalitaires du nouveau féminisme ? Lui devrait être le porte-parole de tous les hommes excédés par la criminalisation du désir masculin. De toute façon, les déconstruits et fiers de l’être ne l’achèteront pas.
Frédéric Beigbeder a payé très cher, et fort récemment encore, de ne pas s’être rendu à l’époque, justement. En représailles du mot « hétérosexuel » dans le titre de l’un de ses livres, son domicile a été tagué, de même que la vitrine d’une librairie dont les responsables prétendaient, insupportable provocation, inviter un écrivain non homologué par la Propagandastaffel féministe à parler de son travail. Tu remarques d’ailleurs à juste titre que, sous couvert d’un vague regret, il refourgue le jeu de mots sur Georgia May Jagger. Incorrigible. Et puis ce premier numéro de Lui contient assez de propos scandaleux aux oreilles des nouvelles tricoteuses pour envoyer toute la rédaction à l’échafaud. De toute façon, nous sommes déjà coupables par notre sexe, notre âge et notre orientation sexuelle. La plainte a été déposée, l’enquête a été menée, le procès a eu lieu, la peine a été prononcée et la sentence exécutée – le tout simultanément. Oui, marre des lubies totalitaires du nouveau féminisme, je n’hésite pas à chanter avec Patrick Coutin que j’aime regarder les filles qui passent sur la plage. Si tous les hommes dans mon cas achetaient Lui, il nous faudrait en effet augmenter le tirage.
Tu es le fondateur et le président à vie du Parti foutuiste. Pourquoi la sexualité survivrait-elle au désastre qui emporte tout ce que nous aimons ?
La sexualité ne survivra pas au naufrage général, d’abord parce qu’elle sera prise en charge, comme tout le reste, par l’intelligence artificielle et des robots toujours plus performants. Pour les amateurs de conversations érotiques et/ou de galipettes, des partenaires idéaux se tiendront jour et nuit à disposition – sous réserve d’avoir rechargé leur batterie. Cette mort sera-t-elle la première ou la seconde, précédera-t-elle ou suivra-t-elle l’extinction de l’érotisme sous les assauts du nouveau puritanisme ? Quoi qu’il en soit, c’est foutu. À l’affiche d’un spectacle autour des poèmes d’Aragon, je partage chaque lundi soir la scène du Théâtre de Poche avec Judith Magre, notre ultime diva qui fêtera en novembre prochain son centième anniversaire. Et ne se cache pas d’avoir beaucoup aimé et continuer de beaucoup aimer les hommes. J’écoute Judith me raconter sa vie et me dis que les femmes ne savent pas ce qu’elles ont perdu avec l’avènement de ces temps nouveaux. Les hommes non plus. Est-ce si grave ? Après tout, les personnages du 1984 de George Orwell ne sont pas malheureux – pour la bonne raison qu’ils ignorent le bonheur, qu’ils ignorent ce qui existait avant eux. Seuls les dissidents souffrent dans ce grand roman antitotalitaire. Tous les dissidents du nouvel ordre amoureux peuvent trouver refuge sous la couverture de Lui, nous leur accorderons bien volontiers l’asile érotique.
[1] Au passage, il nous offre une dernière blague en contrebande : « J’avais ainsi titré la couverture où figurait Georgia May Jagger : “La fille de Mick Jagger donne satisfaction”. Pas sûr que ça passerait aujourd’hui. » On peut même être sûr du contraire.




