Avec Les Rayons et les Ombres, réalisé par Xavier Giannoli et porté par Jean Dujardin, le cinéma français s’intéresse au destin paradoxal de Jean Luchaire, journaliste devenu l’un des piliers de la Collaboration française.
Pour comprendre ce parcours complexe, nous avons interrogé Cédric Meletta, historien et journaliste, auteur de Jean Luchaire, L’enfant perdu des années sombres (Perrin, 2013, réédition Pocket, 2026), une enquête minutieuse qui décortique les choix, les ambitions et les ambiguïtés morales de cette figure trouble de l’Occupation. Meletta, qui a également collaboré au scénario du film, éclaire les zones d’ombre de Luchaire, entre utopie pacifiste et trahison, et montre comment son histoire résonne encore dans notre époque obsédée par responsabilité et engagement.

Causeur. Dans votre livre, vous décrivez Jean Luchaire comme une figure à la fois charismatique et dangereusement ambitieuse. Qu’est‑ce qui vous a fasciné dans cette personnalité improbable, au point de consacrer une enquête entière à sa trajectoire ?
Cédric Meletta. Ce jeu d’émotions qui passent pour opposées mais qui, pour beaucoup d’entre nous, se nourrissent l’une de l’autre : la fascination, et sa lumière noire : la répulsion. Luchaire est à lui-seul un oxymore, une antiphrase, une affinité élective. Quand j’en ai fini avec mes humanités, aux alentours de l’an 2000, et que je débute dans la recherche, avec ce rapport sensible à l’archive et à tous types de sources, je tombe sur ce personnage (c’est le mot !). Conçu à Venise, éduqué dans une ville aussi civilisationnelle que Florence, puis Parisien de Paris, organisateur, novateur, malin, élégant, enrobant, ça claque, ça me claque. Et puis, je jette le coup d’œil et le voile sur sa courte et violente postérité. Fusillé à moins de 45 ans. Forcément, ça convoque une autre imagerie, un autre champ lexical : Abetz, Reich, Collaborationnisme, Ultra-Collabo de Sigmaringen, renoncements, partouzes, pantalonnades, et whisky à gogo. C’est divinement dangereux et décadent. C’est déjà un film. Une histoire cinématique, une silhouette ciné-génique. Il a sa place dans une thèse de mille pages, certes, mais sa trajectoire vaut plus que ça. Dormir dans un rayonnage de B.U ou l’une de ces armoires en alu qui trônent dans les services administratifs des universités. Il fallait d’autres sillons, d’autres regards, une approche large et neuve. Il fallait drainer. Un livre problématisé, bien bâti, juste, mais un peu inspiré, c’était la clé. Dix ans de boulot. D’autant que personne, jusqu’à alors, n’avait osé prendre ce risque d’enquêter sur ce destin ambivalent, et, il faut bien l’avouer, complètement casse-gueule. Parce que beaucoup d’omerta et de secrets bien gardés.
Vous revenez longuement sur son enfance et ses influences littéraires – en quoi les lectures et les liens familiaux de Luchaire expliquent‑ils ses premières inclinations pacifistes puis son glissement progressif vers l’aveuglement politique ?
Pas besoin de grands développements et d’un name-dropping bavard. Juste deux ou trois vignettes. Quand, pré-adolescent, vous mangez régulièrement, mais à la bonne franquette, à la table d’un prix Nobel de Littérature (Romain Rolland, apôtre de la paix), et que vous êtes présentés tel un « sujet d’avenir » dans une correspondance entre deux autres Nobel de littérature (André Gide et Roger Martin du Gard), avant d’être adoubé, comme le jeune chantre du droit des peuples, par un prix Nobel de la Paix, cette fois, en la personne d’Aristide Briand, ça fait beaucoup de prix, de bruits, mais Nobel, n’est-ce pas l’explosion garantie ? Pas plus inflammable.
Le film de Xavier Giannoli met en scène ce glissement « des rayons vers les ombres » en explorant les zones grises de sa psychologie. Selon vous, comment cette notion de zones grises rend‑elle justice ou, au contraire, simplifie‑t‑elle le portrait complexe qu’on découvre dans votre livre ?
Dans le cas de Jean Luchaire, justice est faite, quant à la simplification, elle est, tout bonnement, interdite de séjour dans ma réflexion sur la complaisance sous l’Occupation française. D’autant que la zone grise est le propre de l’homme, non ? C’est certainement ce qu’il y a de plus excitant dans le travail biographique, ce zonage entre grège et anthracite. Le gris pastel de la marche à la guerre, avant la fuite vertigineuse et fuligineuse vers Sigmaringen. Ça complexifie les situations à l’aune du caractère et des penchants de celui ou celle qui la délimite. L’entre-deux, c’est ça qui stimule une pensée et la fortifie. Un peu maître, un peu esclave, un peu victime, un peu bourreau, on s’attire, on se sépare avant de se rabibocher avec un être ou un sentiment, c’est ça notre ADN. Pas besoin d’avoir lu Kafka, Koestler ou Primo Lévi. Même si, c’est mieux… Je fais un peu long, désolé. Mais juste un petit exemple. Hitler prend le pouvoir le 30 janvier 1933. Moins d’un mois après, le 27 février, il fait mettre le feu au Reichstag dans le but d’incriminer, donc de se débarrasser, des communistes allemands, alors qu’à cette même date, à Paris, du côté de la Mairie du XVIIIème, Jean Luchaire, interlocuteur d’Hitler, est l’invité d’honneur du mariage de sa sœur « Ghita » (confidente de Robert Desnos) avec Théo Fraenkel. Juif, apatride, médecin des pauvres et cofondateur de Dada. Pas plus surréaliste comme scénario. C’est même carrément la zone ! Pourtant, on dit que se marier un lundi, ça porte bonheur, et aux mariés, et à leurs entourages.
Luchaire pensait d’abord œuvrer pour la paix entre la France et l’Allemagne. Comment analysez‑vous cette ambition – légitime en apparence – et son retournement en complicité voire adhésion à la Collaboration ? Et quelles leçons contemporaines peut‑on en tirer ?
Pas de leçon, à tirer ou à donner. Juste, informer, et ce sera déjà une petite victoire. Au départ, Jean Luchaire, c’est un peu plus que du pacifisme, c’est le droit et le rapprochement entre les peuples. Dans sa revue, il publie des intellectuels hindous, propose un éveil aux lettres mexicaines ou japonaises et peut, à loisir, visiter le protectorat marocain en 1926 au bras d’une jeune maîtresse mandchoue. Après, il évolue. Pour garantir la paix internationale, on a besoin d’un bloc européen fort et solidaire, et ce bloc, passe par un pivot franco-allemand des plus béton. Et pour couler ce béton, il faut siéger, écrire, être patronné par des stars de la politique, de la presse et de la diplomatie. A partir de 1925, Jean Luchaire n’est plus un philanthrope droit-de-l’hommiste, il n’est plus un pacifiste de peau, ou de ces pacifistes objecteurs ou activistes qui foutent le feu aux casernes, non, c’est un pacifiste de cabinet et de commissions. Le militant est devenu un pion d’échiquier qui doit, coûte que coûte, garder le cap avec une large audience. Un chroniqueur judiciaire en vue disait de lui : c’est la Troisième République et son système institutionnel éculé qui l’ont grillé. J’ai bien dit « système ». Ses fonds, secrets ou non, son rendant, service ou mondain, son clientélisme et son succédané, la corruption, ou encore, un manque évident de garde-fous exécutifs… tout ça, combiné, jure avec la faiblesse et la légèreté de son caractère.
Dans votre enquête, vous montrez que Luchaire n’a pas seulement côtoyé les milieux littéraires mais aussi constitué un « carnet d’adresses » stratégique. Ce réseau a‑t‑il servi ses illusions de pacifisme ou plutôt contribué à son aveuglement ?
Le point de bascule, c’est juin 1927. Luchaire fonde son mensuel. Notre Temps. C’est son bébé. Il n’est plus porte-voix ou journaliste engagé, il n’est plus une signature qui rassure l’opinion, c’est un patron. Dans ce sommaire inaugural, cosignent le neveu de Bergson et le petit-fils du Capitaine Dreyfus sous le nom d’une romancière oubliée, riche héritière d’une célèbre marque de vermouth. Mais, ce qui lui importe, c’est que ça sorte. Il faut que ça marche. Pour ça, le capitalisme a créé la publicité. Autrefois, on disait la « réclame ». Quand on considère ce mot daté, et sa polysémie, tout est dedans. Réclamer de l’argent, trouver un financement « quoi qu’il en coûte ». On entre en dépendance, on est concupiscent, on pourrait dire : psychologiquement incontinent, comme fragilisé par la faiblesse de sa volonté. C’est la septième Epître aux Romains de Saint-Paul, dans le texte et dans l’idée : « Ce que je veux, je ne le fais pas ; ce que je ne veux pas, je le fais ».
Le film met fortement l’accent sur la relation entre Jean et sa fille Corinne, qui devient un symbole poignant de loyauté et d’aveuglement filial. Dans votre livre, quelle place occupe cette dynamique familiale dans la compréhension de ses choix politiques ?
Plus que d’une dynamique familiale, je parlerai d’un couple. On les prenait pour un couple à la ville, de par leur jeunesse trépidante et bien portée. Jean a eu Corinne à 19 ans. Cela tombe en résonnance directe avec le livre que je suis en train d’achever. Un essai romancé, à paraître cet automne, sur Rosita Luchaire, dite « Corinne », la star montante du ciné fauchée par l’histoire et sacrifiée sur l’autel d’une relation père-fille très forte mais terriblement toxique. Jean, c’est le Florentin solaire qui fait rire les séniors, et fait s’écarquiller les yeux de n’importe quel enfant par un sourire esquissé ou un simple claquement de doigts. Il ne veut surtout pas déplaire, règle d’or du séducteur. Il dégage beaucoup d’assurance tout en massacrant l’éducation de sa fille aînée. Pas de codes. Pas de règles. Pas de bagages transmis. C’est là où le bât blesse. La vie, ma chérie, c’est que du bonheur, le chic de l’instant présent, la vie est contingente… ce laxisme familial et filial est à la base de leur trop grande tolérance avant le temps des égarements.
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Vous avez exploré la question des responsabilités morales dans Les Nouveaux Temps ou Toute la vie, où Luchaire devient propagandiste nazi. Comment répondez‑vous à ceux qui considèrent encore aujourd’hui que la Collaboration est un cas d’école d’erreur tactique plutôt qu’une trahison morale ?
C’est les deux. Ce sont deux éléments-gigogne, et intimement imbriqués. « Miser sur la mauvaise carte », comme dit Patrick Modiano, et ne pas vouloir voir que la martingale juteuse et prometteuse n’a pas fonctionné. Pire, que c’est du toc, un truc de charlatan et de bonimenteur. On met les saletés sous le tapis, le plus important étant de se tenir sur ce beau tapis Boukhara qui en jette. Se tenir bien campé, le port haut, la mise soignée… on ne veut surtout pas entendre les shampouineurs sonner à la porte…
Dans les critiques du film, certains commentateurs saluent l’absence de manichéisme et le refus d’un portrait trop simplifié. Pensez‑vous que cette réflexion nuance vs. caricature est essentielle pour comprendre non seulement Luchaire mais aussi les périodes de crise politique aujourd’hui ?
Xavier Giannoli réfléchit à ce projet depuis 2016 environ, même avant, peut-être. Le contexte est donc loin d’être celui qui nous interroge à l’heure actuelle, avec sa démagogie, son hypocrisie, et sa décérébration ambiante de gens, ou jeunes gens qui ne savent plus parler en écoutant, ni écrire avec l’audace et un sens critique mesuré. Quand il me contacte en 2020 pour parler d’un projet sur les Luchaire, père et fille, c’est ça qui me plaît dans son « précipité » de deux pages, sorte de pitch avec une tagline éloquente. Doser savamment. Pas de raccourcis, pas d’idées fixes. Rendre intelligible et lisible des tranches de vies qui ne le sont pas. Trouver la bonne alchimie entre le souffle du grand cinéma et l’ouverture d’un vrai débat (national) à l’aune d’une masse documentaire colossale. Xavier a beaucoup lu, beaucoup analysé chaque glissement, ses causes et ses conséquences directes comme indirectes. Il a calculé son coup en ébauchant une matrice où chaque détail s’ajoute au service d’une proposition (et non d’une démonstration), où chaque personnage est rigoureusement à sa place. Je me souviens de nos échanges sur le tournage, sur le montage, en off également, et plus particulièrement de cette phrase : « tout ça, c’est plus que de la précision ! » C’est une vaste machinerie scrupuleusement huilée, montée, remontée et programmée pour sonner à n’importe quelle heure. Il a créé un genre nouveau, du moins chez nous en France. Le blockbuster d’auteur ! Une belle enveloppe, des moyens conséquents pour interroger intimement, et même civiquement, un spectateur qui, à plusieurs reprises dans ce film, a envie de s’enfoncer davantage dans son fauteuil. Gêné, emprunté… alors qu’il est, lui aussi, in-no-cent.
Votre livre montre que Luchaire ne condamna jamais les rafles ni la persécution des Juifs, malgré ses regrets personnels. Comment situeriez‑vous cette forme de « regret banalisé » par rapport à notre époque, où la mémoire et la responsabilité sont au cœur du débat public ?
Les Luchaire ne savaient pas pour l’extermination, mais comme le reproche Moguy à Corinne dans le film, ils n’ont pas cherché à savoir, ou à enquêter sur la fin du voyage et du Grand-Dérangement. Lâcheté et veulerie pour l’un. Suivisme pour l’autre. On est à contre-courant de notre temps, régi par les lois du réseau social, où il faut être d’accord, pas d’accord, avoir un avis tranché sur tout. Non, être informé honnêtement, ce serait déjà pas si mal. Ce qu’il y a de plus terrifiant dans ce long-métrage, c’est ce glissement glaçant, avec des convictions qui volent en éclat au gré des stades et des césures. C’est le degré de nocivité de cet éclat qui titille le lecteur (et le spectateur) en son for intérieur. Luchaire l’espoir, Luchaire le promoteur, Luchaire l’élu et le lauréat, Luchaire le pseudo-gouvernant à la faveur d’accommodements de plus en plus puants et dérangeants. Avoir l’ambition de déranger, oui, mais à condition de vouloir se laisser faire. C’est ce reflet que propose mon texte et le film de Xavier Giannoli. Le premier plan, la première prise de ses deux-cents minutes de film, n’est-ce pas le tain d’un miroir fatigué ?… Réfléchissons-y.
Enfin, si vous deviez conseiller quelqu’un qui découvre aujourd’hui cette histoire à l’aune des enjeux politiques contemporains (polarisation, populisme, désinformation), quel message ou quelle mise en garde tireriez‑vous du destin de Jean Luchaire ?
Aucun message. Juste l’humilité d’une vie à hauteur d’homme, en accord avec son tempérament et celui des êtres proches. C’est mon petit côté idéaliste, bien que je sois un grand pessimiste, mais joyeux le pessimiste. Je laisserais donc le mot de la fin à l’un de mes nombreux maîtres, Charles Bukowski, et à son épitaphe au cimetière de Palos Verdes : DON’T TRY !…
640 pages




