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L’ignorance saturée: anatomie d’une génération désarmée

Jeunes politisés de gauche : ils savent tout mais ne comprennent rien


L’ignorance saturée: anatomie d’une génération désarmée
Devant la Rotonde Stalingrad à Paris (19e), des militants gauchistes brandissent des pancartes appelant les socialistes à accepter la main tendue par Sophia Chikirou et son grotesque et hypocrite "front antifasciste" en vue du second tour, 15 mars 2026 © Stephane ALLAMAN/SIPA
Préambule – Paris, dimanche 15 mars : le signal politique des municipales
Les résultats du premier tour des élections municipales du 15 mars ont confirmé un phénomène désormais bien installé dans la capitale : la solidité électorale de la gauche parisienne. Au niveau de Paris, le candidat socialiste Emmanuel Grégoire arrivé premier devance de plus de 12 points la candidate de la droite Rachida Dati. Dans plusieurs arrondissements, les listes soutenues par l’alliance de gauche — socialistes, écologistes et composantes proches de la France insoumise — ont enregistré des scores élevés, confirmant la sociologie politique particulière de Paris : une métropole diplômée, fortement insérée dans l’économie mondiale, culturellement progressiste et largement acquise aux valeurs du progressisme urbain.
Dans plusieurs secteurs centraux et de l’est parisien, ces listes dépassent nettement leurs adversaires, consolidant une domination politique qui dure désormais depuis plus de deux décennies. Ce résultat n’est pas seulement électoral ; il révèle aussi un climat intellectuel et culturel propre aux grandes métropoles occidentales : une adhésion massive à un certain imaginaire moral et politique, porté par les milieux universitaires, médiatiques et culturels.
Ce phénomène parisien — que l’on retrouve sous des formes proches dans d’autres grandes villes européennes — pose une question plus profonde : quel est le rapport des nouvelles générations urbaines à l’histoire, à la politique et à la réalité du monde ? C’est à cette interrogation qu’il faut désormais répondre • CR.

Ils ont tout, absolument tout, les enfants de l’ère connectée. Les écrans, les réseaux, les flux continus d’informations — cette bouillie mondiale qu’on confond avec le savoir. Jamais une génération n’a eu à sa disposition une telle masse de connaissances, d’archives, de bibliothèques numérisées, de témoignages filmés, de documents accessibles en quelques secondes. Et pourtant, jamais peut-être une génération n’a été aussi peu instruite du sens historique de son existence.

Fin de l’Histoire

Ce paradoxe constitue l’une des énigmes les plus frappantes de notre époque. L’humanité a réussi l’exploit technique de rendre le monde entier disponible à chaque individu — et, simultanément, de rendre ce monde presque illisible. L’accès universel à l’information n’a pas produit l’intelligence collective qu’on nous promettait ; il a souvent engendré une confusion permanente où tout se vaut, où tout s’additionne sans jamais se hiérarchiser.

La connaissance suppose un ordre. Elle suppose une profondeur. Elle suppose aussi une continuité entre les générations. Or c’est précisément cette continuité qui s’est brisée.

Les jeunes générations ne sont pas simplement moins attachées à l’histoire : elles vivent dans un univers mental où l’histoire elle-même devient inutile. L’horizon de la pensée n’est plus la durée, mais l’instant. L’événement n’est plus ce qui s’inscrit dans une chaîne de causes et de conséquences ; il devient un fragment d’actualité qui surgit, s’impose quelques heures, puis disparaît dans le flux.

Dans ce monde de l’instantané, les ancêtres n’ont plus de place. Non parce qu’ils seraient contestés ou critiqués — ce qui serait encore une forme de dialogue — mais parce qu’ils ont cessé d’exister comme référence. Les morts ne parlent plus aux vivants. La transmission s’est interrompue.

Il ne s’agit pas seulement d’une crise de l’école ou de la culture classique. Il s’agit d’une transformation beaucoup plus profonde du rapport au temps. Les sociétés modernes avaient déjà affaibli le poids de la tradition au nom de l’autonomie individuelle. Mais ce que nous voyons aujourd’hui va plus loin : ce n’est plus seulement l’autorité du passé qui disparaît, c’est la conscience même d’appartenir à une histoire.

Bêtise festive

On comprend alors pourquoi cette génération peut vivre au milieu d’un monde en crise sans percevoir la gravité de ce qu’elle traverse. Car pour reconnaître la décadence, encore faut-il avoir connu la grandeur. Pour sentir la fragilité d’une civilisation, encore faut-il savoir ce qu’elle fut. Or cette mémoire a été effacée.

De cette rupture avec l’histoire naît un phénomène singulier que l’on pourrait appeler la bêtise festive. Non pas la bêtise au sens trivial du terme — celle qui relève de l’ignorance brute ou du manque d’éducation — mais une forme beaucoup plus sophistiquée : une bêtise cultivée, diplômée, socialement valorisée. Elle est parfaitement adaptée au monde contemporain. Elle parle le langage de la morale universelle. Elle maîtrise les codes médiatiques. Elle possède les bons diplômes, les bonnes indignations, les bonnes références culturelles. C’est une bêtise branchée. Elle se reconnaît à son ton péremptoire. Elle fonctionne comme un tweet : rapide, définitive, sans nuance. Elle ne cherche pas à comprendre ; elle cherche à classer. Qui est le coupable ? Qui est la victime ? Qui est du bon côté de l’histoire ?

La complexité du réel n’a guère de place dans ce dispositif moral. Elle gêne. Elle retarde la condamnation.

Ainsi se constitue une nouvelle orthodoxie. Elle ne ressemble plus aux dogmes religieux d’autrefois ; elle ne s’appuie ni sur la théologie ni sur la tradition. Mais elle possède pourtant les traits essentiels d’une religion. Elle a ses prêtres — souvent médiatiques ou universitaires. Elle a ses rites — manifestations, hashtags, prises de position obligées. Elle a ses excommunications — accusations de racisme, de réaction, d’extrémisme. Et surtout, elle possède une certitude absolue : celle d’avoir enfin découvert la morale véritable. Mais c’est précisément cette certitude qui constitue le problème.

Car l’histoire nous enseigne que les sociétés deviennent dangereuses non lorsqu’elles doutent, mais lorsqu’elles sont convaincues de leur supériorité morale. Les idéologies du XXᵉ siècle — fascisme, nazisme, communisme — se présentaient toutes comme des entreprises de salut. Elles prétendaient libérer l’humanité, purifier la société, construire un monde meilleur.

Ce qui les rendait redoutables, ce n’était pas seulement leur violence ; c’était leur innocence. Les hommes qui y adhéraient se croyaient du côté du bien.

La comparaison n’implique évidemment pas que nous vivions aujourd’hui dans un système totalitaire. Mais elle rappelle une vérité essentielle : le totalitarisme ne surgit jamais dans une société cynique. Il surgit dans une société persuadée de sa vertu. Or c’est précisément ce que l’on observe dans une partie des nouvelles générations. Leur pacifisme, par exemple, possède souvent une dimension profondément paradoxale. Il ne procède pas d’une analyse lucide des rapports de force internationaux ; il relève plutôt d’un imaginaire moral où la violence est toujours le produit d’un oppresseur identifiable et où la paix serait le résultat naturel de la bonne volonté.

Ce pacifisme est en réalité décoratif. Il appartient à la culture du festival, de la manifestation symbolique, de la proclamation vertueuse. Il célèbre la paix mais refuse de penser la guerre. Il invoque la justice mais ignore la tragédie.

Or la politique, précisément, commence là où la tragédie apparaît. Elle commence lorsque l’on découvre que certaines situations ne comportent pas de solution parfaite, que certaines décisions impliquent des choix douloureux, que la force — aussi déplaisante soit-elle — fait partie de l’histoire humaine. Refuser de voir cette dimension tragique ne supprime pas la violence : cela rend simplement les sociétés incapables d’y faire face. Un autre trait caractéristique de cette génération tient à sa relation paradoxale à l’information. Jamais l’humanité n’a produit autant de données. Les statistiques, les images, les analyses circulent en permanence. Les réseaux sociaux transforment chaque événement en spectacle planétaire. Mais cette abondance ne crée pas de compréhension.

Le triomphe de la bien-pensance dominante

Elle produit souvent l’effet inverse : une saturation cognitive. Lorsque tout devient information, plus rien ne devient signification. Les faits se succèdent sans s’organiser. Les crises se superposent sans être hiérarchisées.

L’esprit humain, pour comprendre, a besoin de structures : des récits, des catégories, des cadres d’interprétation. Lorsque ces structures disparaissent, l’individu se retrouve plongé dans un chaos d’événements. Il cherche alors désespérément un point fixe. Et ce point fixe, aujourd’hui, prend souvent la forme de la bien-pensance dominante.

Cette bien-pensance fonctionne comme une boussole morale simplifiée. Elle permet de se repérer rapidement dans un monde trop complexe. Elle fournit des réponses immédiates. Elle dispense de l’effort de penser. Mais ce confort intellectuel a un prix : il affaiblit la capacité critique. Or une démocratie vivante repose précisément sur cette capacité. Elle suppose des citoyens capables de douter, de discuter, de reconnaître les contradictions du réel.

Lorsque cette faculté disparaît, la démocratie se transforme peu à peu en théâtre moral où chacun récite les formules attendues. C’est peut-être là que réside la véritable bêtise de notre temps. Elle n’est ni grossière ni primitive. Elle est policée, civilisée, convaincue d’elle-même. Elle parle le langage des droits humains et de la tolérance. Elle croit sincèrement protéger le monde. Mais, faute de lucidité historique et de sens tragique, elle risque de produire l’effet inverse. Car les civilisations ne disparaissent pas seulement sous les coups de leurs ennemis. Elles disparaissent aussi lorsque leurs propres enfants cessent de comprendre ce qui les a fait naître, ce qui les a rendues possibles, ce qui les oblige à se défendre. Alors elles deviennent vulnérables.

Elles continuent de célébrer leurs valeurs — la liberté, la justice, la dignité humaine — mais elles oublient que ces valeurs ne sont pas des évidences naturelles. Elles sont le produit fragile d’une histoire, d’institutions, de luttes et parfois de guerres.

Lorsqu’une société oublie cela, elle croit habiter un monde définitivement pacifié. Elle rit, elle célèbre, elle proclame sa supériorité morale. Et pendant ce temps, dans l’ombre, d’autres forces apprennent à la regarder comme une proie. Ainsi la bêtise contemporaine n’est pas seulement une faiblesse intellectuelle. Elle est une naïveté historique. Elle croit sauver le monde. Elle risque, sans le vouloir, de le livrer aux loups du futur.




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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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