Il y a 16 ans, quatre avions furent détournés par Al Qaïda. Deux s’écrasèrent sur les tours du World Trade Center, un sur le Pentagone. Le quatrième, qui visait probablement le Capitole, tomba loin de toute habitation en Pennsylvanie grâce à la révolte des passagers qui se soulevèrent contre les terroristes.

Et le déni commença, de trois sortes : déni de la réalité des faits à travers des explications « alternatives » relevant plus de la théorie du complot que de l’investigation sérieuse, déni des véritables responsabilités par le « padamalgam » et le « rienàvoirisme », et finalement déni de nos rapports réels avec les États-Unis, alliés stratégiques incertains mais ennemis économiques certains.

Gloubi-boulga du complot

Théories du complot, d’abord. Difficile de naviguer entre deux impératifs : éviter les explications fumeuses et partisanes, et garder à l’esprit que des complots bien réels existent ou ont existé. Il est devenu à la mode de tenter de disqualifier toute hypothèse gênante pour le pouvoir – politique et surtout médiatique – ou non conforme à son idéologie, en la traitant de « théorie du complot ». Hélas, en caractérisant de la même manière des affirmations proprement délirantes et des questionnements légitimes, on finit par donner une étrange crédibilité à des théories particulièrement malsaines.

Car il y a des cas avérés de mensonges d’Etat et de conspirations ! César n’est pas mort dans un accident, la Sainte-Vehme existait, l’amiral de Coligny n’est pas tombé par hasard de sa fenêtre, l’opération Mincemeat et les multiples composantes de l’opération Bodyguard sont bien réelles, le nuage radioactif de Tchernobyl ne s’est pas miraculeusement arrêté au-dessus du Rhin, et Colin Powell n’a pas toujours dit la vérité à l’ONU.

Pour autant, il n’est pas raisonnable de croire n’importe quoi sous prétexte que des choses incroyables se sont avérées réelles ! Tout ce qui est possible n’est pas pour autant probable, et même si l’improbable est possible il reste par définition hautement improbable, et ne se produit donc que très rarement, si même il se produit.

Méfions-nous aussi du fameux « cui prodest ? », à qui profite le crime ? Souvent mis en avant par les théoriciens du complot, ce raisonnement trop rapide oublie deux choses pourtant évidentes. Premièrement, il arrive souvent que des personnes ou des groupes fassent preuve d’esprit d’à-propos et, saisissant des opportunités, tirent profit de situations qu’ils n’ont pas provoquées. Deuxièmement, il arrive souvent, aussi, que des personnes ou des groupes soient surpris de certaines conséquences de leurs propres actions. Un plan se déroule rarement sans accroc, et parfois les choses ne se passent vraiment pas du tout comme prévu.

S’émanciper des mythes…

De plus, l’esprit critique que l’on applique à une explication qui ne nous convient pas doit aussi être appliqué, et avec une impitoyable rigueur, à une explication qui nous convient. Fiabilité des sources, fiabilité des preuves, rigueur du raisonnement, cohérence des explications proposées – cohérence interne de la théorie, évidemment, mais surtout cohérence avec l’ensemble des faits connus !

Enfin, c’est une erreur assez répandue de croire qu’on ne sait rien sous prétexte qu’on ne sait pas tout, comme de prétendre qu’on ne peut rien dire sous prétexte que l’on n’a pas de certitude absolue. Confusion, encore, entre la possibilité et la probabilité.

Dans le cas du 11 septembre, citons deux « faits » souvent avancés par les complotistes. D’abord, l’idée que la fameuse tour n°7 n’aurait pu s’effondrer comme elle l’a fait qu’à la suite d’une démolition volontaire. Outre les nombreuses études d’ingénieurs qui concluent que le scénario officiel est tout à fait crédible, l’hypothèse d’une destruction volontaire suppose un degré de coordination entre les pirates de l’air et les démolisseurs supposés, et une précision dans les impacts, telles qu’on ne voit pas pourquoi les « grands manipulateurs » supposés n’auraient pas plutôt fait percuter cette tour par l’un des deux avions.

Ensuite, le mythe récurrent des 4 000 juifs qui auraient été « comme par hasard » absents du World Trade Center le jour J. Sachant qu’un peu plus de 17 000 personnes travaillaient dans les tours au moment de l’impact, les complotistes supposent donc qu’un soudain absentéisme d’environ 20 % du personnel serait passé inaperçu ! Sans même parler de la possibilité de prévenir 4 000 personnes d’une alerte sans qu’il y ait de fuites, ce qui supposerait un degré de coordination, de discipline et de fiabilité relevant du fantasme, et sur lequel aucun stratège sérieux ne baserait la moindre opération. Sans oublier, bien sûr, les victimes juives des attentats dont la mort bien réelle dément cette théorie.

…pour mieux voir le déni

Plus révélateur, à mon sens, est l’utilisation de ces théories « alternatives » non par des personnes qui s’interrogent sincèrement, quoi que parfois maladroitement, mais par des groupes cherchant par intérêt à nier l’action d’Al Qaïda. Ainsi, selon un sondage de décembre 2016, seulement 4% des musulmans du Royaume-Uni pensaient qu’Al Qaïda était responsable des attentats du 11 septembre ! De nombreux cadres dirigeants des Frères Musulmans, tels Mustafa Ghoneimy, président du Comité de Direction, ou le secrétaire général Mahmoud Hussein, accusent les juifs d’être les organisateurs des attentats et relayent le mythe des 4 000 absents. Quand on sait qu’Ayman Al Zawahiri et Khaled Cheikh Mohammed, considéré comme le « cerveau » de l’opération, ont été formés initialement dans les rangs de la Confrérie, on comprend mieux ce déni obstiné. Ironie prévisible, Al Qaïda a consacré depuis seize ans beaucoup d’énergie à combattre ces théories du complot qui la privent de son « exploit ».

Second déni, que je ne développerai pas ici, celui de la part de responsabilité de l’islam dans le djihadisme, très bien analysé par André Versailles sur son blog « Les musulmans ne sont pas des bébés phoques ». Rappelons tout de même ce qu’écrivait Michel Renard dès le 2 octobre 2001 : « Deux dangers guettent la conscience musulmanes française après le 11 septembre : la dénégation de toute implication musulmane dans les attentats-suicides et un jugement se restreignant au rejet attendu de l’« amalgame » entre terrorisme et Islam. » « Après le 11 septembre, la question cruciale n’est pas de s’acharner à démontrer que l’islam est, par nature, étranger au massacre des innocents, mais bien de savoir quelle interprétation de l’islam n’a pas su empêcher certains musulmans de le provoquer ! » Que n’a-t-il été davantage écouté, par ses coreligionnaires comme par nos dirigeants et nos intellectuels !

Troisième déni, enfin, celui de la complexité de nos relations avec les États-Unis et de la rivalité qui nous oppose. Nous sommes en guerre économique contre les Etats-Unis, qui voient l’Europe comme une rivale et non pas une partenaire, ni même un marché à conquérir, tant le marché européen leur semble insignifiant comparé à la Chine ou à l’Inde. Espionnage industriel, accords commerciaux déséquilibrés, promotion du libéralisme tout en appliquant des mesures protectionnistes… L’Amérique défend ses intérêts, et ce ne sont pas les nôtres.

L’Amérique n’est pas notre alliée

Le web est américain, les GAFAM sont américains, le système GPS est américain. Ne soyons pas naïfs, notre dépendance à ces structures technologiques est une faiblesse, et les Etats-Unis auraient tort de ne pas l’exploiter à leur profit.

Comme lors de « l’affaire » des écoutes de la NSA, il serait infantile de leur reprocher de le faire (Comment ! Des espions espionnent ? Scandale!), mais il serait idiot de ne pas assumer le fait qu’ils le font dans leur intérêt, et pas dans le nôtre.

Par ailleurs, autant les États-Unis sont redoutables en matière de guerre économique, où ils nous combattent, autant sur le plan militaire ils manquent singulièrement de clairvoyance et d’efficacité, malgré la force brute que leur armée est capable de déployer. En outre, même dans ce domaine, leurs objectifs sont particulièrement discutables.

Souvenons-nous par exemple que, sans la levée de boucliers de nombreux marines sur les réseaux sociaux, et sans l’intervention ferme de la Russie tant critiquée de Vladimir Poutine, les Etats-Unis et la France se seraient engagés en 2013 aux côtés de ce qui est aujourd’hui l’État islamique ! François Hollande disait vouloir « punir » Bachar El Assad, en soutenant des groupes que l’on savait déjà pertinemment être des islamistes de la pire espèce, et Barack Obama n’était pas loin de l’approuver.

L’islamisme n’est pas une priorité pour les Etats-Unis

Il ne faut jamais oublier que l’islam n’ayant qu’une très faible présence sur le sol des États-Unis et à proximité de leurs frontières (environ 1% de la population des USA, 3% au Canada, moins de 1% en Amérique du Sud), l’islam politique n’est pas la menace principale aux yeux de l’Oncle Sam. Bien plus grave, à ses yeux, serait l’émergence de l’Europe comme puissance rivale, ou pire encore, un rapprochement entre l’Europe et la Russie – le rêve du général De Gaulle, de l’Atlantique à l’Oural – qui acterait le déclassement des États-Unis. Selon la fameuse doctrine Brzezinski, opposant la thalassocratie américaine au « continent monde » eurasiatique, nous sommes même des cibles à abattre.

Les Etats-Unis ont pour guides de leur politique étrangère l’hostilité systématique envers la Russie, l’alliance avec l’Arabie saoudite, et la lutte contre l’émergence d’une Europe puissante. En revanche, l’intérêt de la France est de se rapprocher – sans naïveté – de la Russie, de combattre la peste wahhabite répandue par l’Arabie saoudite, et d’être un partenaire souverain dans une Europe déterminée à agir. Autant dire que nous n’allons pas franchement dans le même sens !

Ajoutons à cela la promotion du multiculturalisme et du politiquement correct, et nous comprendrons que même si les États-Unis ne sont pas tout à fait notre ennemi, nous ne sommes pas non plus vraiment dans le même camp.

Seize ans après les attentats du 11 septembre, nous devons sortir des multiples formes du déni et de faire face à la complexité du monde, pour élaborer une véritable stratégie qui nous permette de nommer clairement l’ennemi, extérieur et intérieur, de prendre en main notre destin collectif avec nos partenaires européens, et de ne plus être inféodés à des intérêts qui ne sont pas les nôtres. Il est plus que temps.