« Nous, Polonais, souhaitons décider nous-mêmes comment nous vivons, pour quel gouvernement nous votons, et comment nous pratiquons les « valeurs européennes ». Et nous voulons pouvoir résoudre nos problèmes par nous-mêmes ». Une tribune libre de Zdzisław Krasnodębski, sociologue, philosophe et député européen, publiée dans le quotidien allemand Die Welt le 30 novembre dernier est reproduite ici dans sa version française avec l’aimable autorisation de l’auteur.


Quand j’observe certains collègues du Parlement européen, il m’arrive parfois de repenser à une vieille blague – certes, très politiquement incorrecte – selon laquelle « l’Union soviétique se battra pour la paix jusqu’à ce que, pierre après pierre, tout soit détruit »(1).

Ils sont si zélés dans leurs efforts pour sauver la planète, faire respecter les droits de l’Homme dans le monde et préserver l’État de droit en Pologne qu’ils écartent chaque fait dérangeant et chaque argument qui leur est défaborable!

Quiconque propose un objectif de réduction des émissions encore plus strict pour 2030, exige un abandon encore plus rapide des énergies fossiles, ou attaque plus sévèrement encore la Pologne et la Hongrie, peut compter sur des applaudissements. Les premiers sont certes de nobles objectifs, tout comme la paix mondiale. Cependant, il semble qu’il y ait à présent une volonté de se battre pour ceux-ci jusqu’à ce que « tout soit détruit » dans l’Union Européenne.

La controverse récente sur l’État de droit en Pologne en est une parfaite illustration. Frustrés que le chemin qui consiste à passer par la Cour de justice de l’Union européenne soit long, inquiets que la procédure fondée sur l’article 7 n’aboutisse pas à la conclusion souhaitée, ils ont imaginé un « instrument de torture », comme l’a formulé de manière éhontée un professeur de Constance(2), afin que le gouvernement prétendument impopulaire en Pologne se retrouve « affamé » financièrement. Une nouvelle conditionnalité nécessiterait en réalité une modification des traités ; mais comme cela serait très fastidieux, un détour créatif a été choisi.

Certains semblent maintenant s’étonner de notre veto(3). Mais à quoi s’attendaient-ils ? Qu’après toutes ces menaces, nous n’exercions pas nos droits? Ils croyaient manifestement à leur propre insinuation habituelle selon laquelle pour nous, dans l’UE, tout n’est finalement qu’une question d’argent.

Ceux qui sont très préoccupés par l’État de droit en Pologne deviennent soudainement très silencieux et prudents à l’égard de leur propre pays, quand bien même dans certains cas, une telle préoccupation serait amplement plus justifiée. Nous obtenons toujours la même réponse aux questions que mes collègues du groupe et moi-même posons à la Commission: cela ne relève pas de leur compétence.

Il vaut mieux dénoncer la Pologne que de s’attaquer au problème général de la ligne de démarcation entre politique et justice

Il est évident que, dans la plupart des pays, la nomination des juges revêt un caractère politique. Souvent, les nominations font d’ailleurs l’objet d’une vive controverse politique – comme cela a récemment été le cas aux États-Unis avec Amy Coney Barrett – car on sait à quel point l’interprétation de la loi dépend de la vision du monde qu’ont les juges.

Dans toutes les démocraties, le pouvoir judiciaire est en expansion, il menace les droits des pouvoirs exécutif et législatif, et donc aussi, in fine, la séparation des pouvoirs. Mais il vaut mieux dénoncer la Pologne que de s’attaquer au problème général de la ligne de démarcation entre politique et justice.

La Pologne plus menacée par l’anarchie que la dictature

On peut apprécier et évaluer les réformes du système judiciaire en Pologne de différentes manières. Mais tous ceux qui connaissent le pays – et ne se fient pas seulement aux cercles fanatiques de haters professionnels du PiS – remarqueront la liberté, la pluralité et la diversité de notre vie publique. Dès lors, ce qui menace la Pologne, c’est davantage l’anarchie que la dictature.

Manifestation féministe à Varsovie, le 28 novembre 2020. © Marcin Wziontek/Shutterstock/SIPA Numéro de reportage : Shutterstock40809132_000084
Manifestation féministe à Varsovie, le 28 novembre 2020. © Marcin Wziontek/Shutterstock/SIPA Numéro de reportage : Shutterstock40809132_000084

Désormais, les manifestants d’extrême gauche ont cessé d’invoquer la constitution parce qu’elle mentionne spécifiquement la protection de la vie et de la famille. Au lieu de cela, ils s’insurgent contre la prétendue violation des droits fondamentaux. Alors, s’agit-il réellement de la protection de l’État de droit ou d’autre chose ?

Nous chérissons les valeurs qui sont formulées à l’article 2 du traité UE. Pour nous, cependant, le respect de la dignité humaine ne signifie pas que les personnes, y compris celles qui ne sont pas encore nées, malades ou fragiles, soient plus ou moins « activement » aidées à mourir.

Pour nous, la démocratie signifie que les citoyens peuvent librement voter et élire (ou rejeter) leur gouvernement – sans approbation extérieure. Sur le sujet de l’égalité entre les femmes et les hommes, nous sommes bien mieux lotis que dans de nombreux autres pays européens. Néanmoins, nous ne pensons pas que l’abolition de toute différence soit un saut dans le « royaume de la liberté », mais une voie vers un nouveau despotisme.

Nous sommes convaincus que les différences entre les sexes, bien qu’historiquement changeantes, sont fondées sur des réalités biologiques – et pas seulement sur une construction sociale. Chez nous il n’y a pas de partis prétendument « meilleurs », « pires » ou «établis». Ici, les écrivains peuvent publier leurs livres, même s’ils critiquent la politique migratoire d’Angela Merkel. En un mot: nous sommes des conservateurs qui n’ont pas abdiqué, comme c’est le cas en France ou en Allemagne.

Les nations sont passées sous silence

Beaucoup en Europe n’apprécient pas que nous soyons qui nous sommes. Mais qui peut revendiquer l’autorité d’interpréter les valeurs européennes ? Qui a le droit d’imposer ses propres interprétations à d’autres ? De nombreuses cultures, langues et entités politiques se sont développées en Europe au cours de l’Histoire. Ce qui les rapproche, c’est une certaine « ressemblance familiale » plutôt qu’un dénominateur commun.

Désormais, on préfère parler de la diversité des modes de vie individuels, des minorités, etc. Les nations sont passées sous silence comme si elles étaient un obstacle à « l’européanisation ». Il ne faut pas oublier que toutes les tentatives faites dans le passé pour imposer l’uniformité à l’Europe ont toujours eu des résultats désastreux.

On ne peut s’empêcher d’avoir l’impression que la Commission européenne se transforme progressivement en une sorte d’organe central de planification

C’est pourquoi l’Union – fondée sur le principe de la liberté des peuples et du respect mutuel – était quelque chose d’historiquement nouveau. Chacun doit s’y sentir respecté, l’unanimité dans les décisions les plus importantes garantissant l’égalité et la souveraineté. Nous avons adhéré à un tel projet.

Malheureusement, l’Union s’écarte de plus en plus de ces principes. On ne peut s’empêcher d’avoir l’impression que la Commission européenne se transforme progressivement en une sorte d’organe central de planification. On parle de moins en moins du risque de distorsion de la concurrence. Et sous couvert d’appel aux « valeurs européennes » et au changement climatique, de plus en plus de gouvernants se tournent en fait vers les « pays périphériques ».

Nous, Polonais, souhaitons décider nous-mêmes comment nous vivons, pour quel gouvernement nous votons, et comment nous pratiquons les valeurs européennes. Et nous voulons pouvoir résoudre nos problèmes par nous-mêmes  – avec des droits égaux dans notre Europe commune.

Traduction de Valentin Chantereau

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