Home Édition Abonné Décembre 2020 Un fou d’Allah peut en cacher un autre


Un fou d’Allah peut en cacher un autre

Téhéran, capitale d’Al-Qaïda

Un fou d’Allah peut en cacher un autre
Des militaires israéliens prennent part aux opérations de secours à l’ambassade américaine de Nairobi (Kenya) après l’attentat orchestré par Abu Muhammad al-Masri, 9 août 1998. © Sayyid Azim / AP / Sipa. AP22513834_000002

L’Iran enterrait hier Mohsen Fakhrizadeh, architecte de son programme nucléaire. C’est le 3e assassinat ciblé de 2020 après Qassem Soleimani et Abdullah Ahmed Abdullah. L’assassinat cet été de ce dernier homme, grand ponte d’Al-Qaïda, semblait confirmer que la puissance chiite et l’organisation sunnite font front commun contre les ennemis américain et israélien. Ce qui devrait inciter l’Europe à adopter face à l’Iran la fermeté que prônait Donald Trump.


Le 7 août, le numéro deux d’Al-Qaïda était assassiné à Téhéran. Selon le New York Times, qui citait des « responsables des services de renseignement », Abdullah Ahmed Abdullah, de son nom de guerre Abu Muhammad al-Masri, accusé d’être l’un des cerveaux des attaques meurtrières de 1998 contre les ambassades américaines de Nairobi (Kenya) et de Dar es Salaam (Tanzanie), a été abattu par deux assassins à moto dans les rues de la capitale iranienne. Sa fille Miriam, veuve du fils d’Oussama ben Laden qui était avec lui dans la voiture, a également été tuée. Selon ces mêmes sources, l’opération a été menée par les services israéliens à la demande des États-Unis. Le choix de publier cette information  vendredi 13 novembre, plus de trois mois après l’opération, probablement à l’initiative des services américains avec ou sans l’accord des Israéliens, n’est certainement pas fortuit. Bien qu’al-Masri, 58 ans, fût l’un des fondateurs et principaux dirigeants d’Al-Qaïda et le successeur présumé de son chef actuel, Ayman al-Zawahiri, l’organisation terroriste n’a pas annoncé sa mort. Les autorités iraniennes ont elles aussi dissimulé l’information. Quant aux responsables de l’opération, on comprend qu’ils soient restés discrets le temps d’exfiltrer les personnes impliquées et de mettre à l’abri les infrastructures de renseignement et de logistique créées spécialement pour soutenir l’équipe des tireurs.

Une question vient immédiatement à l’esprit. L’Iran et Al-Qaïda étant réputés être des ennemis jurés, que diable faisait le numéro 2 de l’un dans la capitale de l’autre ? Pourquoi l’un des hommes forts d’un groupe djihadiste sunnite se trouvait-il dans la capitale de la théocratie chiite ? Selon les services de renseignement américains, al-Masri était « détenu » par l’Iran depuis 2003, lorsque, fuyant l’Afghanistan avec les troupes américaines à ses trousses, il a traversé la frontière. Pourtant, depuis 2015 il vivait à Téhéran librement… dans le quartier des Pasdaran ! Comme détention, on a connu pire. Pour qu’il n’attire pas l’attention dans ce quartier réservé à la nomenclature, les services iraniens lui ont procuré une couverture : pour ses voisins, il était Habib Daoud, professeur d’histoire libanais et membre du Hezbollah. C’est ainsi que, suite au double assassinat, les médias et les réseaux sociaux libanais et iraniens ont présenté la victime. Quelques jours après la gigantesque explosion dans le port de Beyrouth, cette information n’a pas suscité beaucoup d’attention. Dans les chancelleries, certains ont pensé qu’à une semaine du débat au Conseil de sécurité des Nations unies sur l’embargo des armes à destination de l’Iran, les services occidentaux voulaient pousser l’Iran à la faute. Le modus operandi correspond aux assassinats attribués à Israël. Pourtant la victime ne semblait pas présenter une importance à la hauteur du double risque : celui d’agir à Téhéran et celui de provoquer une réaction de la part du Hezbollah aux frontières d’Israël avec la Syrie et le Liban.

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Il était en tout cas dans l’intérêt de l’Iran autant que d’Al-Qaïda de conserver la discrétion sur cette opération. Sa divulgation risque en effet de susciter dans l’opinion des doutes sur le discours officiel et, pire encore, sur la solidité du régime et celle des Gardiens de la révolution. Une opération de cette envergure nécessite une qualité exceptionnelle de renseignements et une excellente infrastructure logistique et opérationnelle. Après l’assassinat de Qassem Soleimani début janvier dans une attaque de drone américain à la sortie de l’aéroport de Bagdad, l’élimination d’al-Masri est un coup dur pour les responsables de la sécurité du CGRI (Corps des Gardiens de la révolution iranienne) : gageons qu’au sommet de cette organisation qui tient l’essentiel du pouvoir en Iran, on a lancé une chasse aux traîtres et aux fuites qui va se traduire en enquêtes et règlements de comptes absorbant le temps et l’énergie des Pasdaran.

En attendant, l’opinion publique mondiale peut trouver surprenant que l’Iran, allié objectif de l’Occident contre le monstre djihadiste enfanté par le wahhabisme, réchauffe le serpent dans son sein. La divulgation de cette information va donc compliquer la vie des chancelleries, notamment européennes. S’il s’avère que l’Iran, en sous-main, aide Al-Qaïda – commanditaire des attentats de Charlie Hebdo –, il sera plus difficile d’expliquer que Trump est fou et qu’il est urgent de ressusciter les accords de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPoA). 

Certes, on peut imaginer que ces membres d’Al-Qaïda qui ont fui les troupes américaines en Afghanistan pour trouver refuge en Iran servaient de police d’assurance aux ayatollahs, comme jadis les enfants des notables des tribus conquises, élevés à Rome. Sauf qu’on ne peut ne pas exclure – pour dire les choses poliment – que les Iraniens aient rentabilisé leur hospitalité en laissant leurs hôtes planifier et exécuter des attentats contre l’ennemi commun américain. Du reste, contre Israël, l’Iran n’hésite pas à soutenir le Hamas, franchise palestinienne des Frères musulmans on ne peut plus sunnite.

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Il semble que la joint-venture sunnito-chiite ait été négociée entre 2011 et 2015, années qui ont précédé la signature des accords sur le nucléaire iranien. En effet, c’est en 2015 que l’Iran a conclu avec Al-Qaïda un accord aux termes duquel la République islamique libérait cinq dirigeants de l’organisation – dont al-Masri – en échange d’un diplomate iranien détenu en otage au Yémen – par la branche responsable de la formation d’un certain Saïd Kouachi.

Si on ajoute à ce tableau la visite effectuée en France par Mike Pompeo, secrétaire d’État et ancien chef de la CIA, le timing de la publication et la revendication de l’assassinat d’al-Masri prennent tout leur sens : il s’agit, pour les Américains, de convaincre leurs alliés de soutenir, même après le 20 janvier prochain, la politique engagée par l’administration Trump, en particulier sur les dossiers qu’elle juge essentiels pour le pays. Après tout ce que ces alliés ont subi depuis 2017, Mike Pompeo doit les convaincre qu’il est dans leur intérêt de jouer la continuité dans deux domaines : la confrontation avec la Chine, accusée, non sans raison, d’être à l’origine de la déconfiture des classes moyennes occidentales d’une part ; de l’autre, l’affaiblissement de l’Iran et de sa capacité de nuisance qui contribue à déstabiliser le Moyen-Orient. Dans cette optique, et quoi qu’on pense de Trump, la contribution de l’Iran à la pérennité d’Al-Qaïda devrait faire réfléchir tous les partisans du compromis avec la République islamique.

Décembre 2020 – Causeur #85

Article extrait du Magazine Causeur


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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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