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D’autres vies que les nôtres (3)


« Lundi. MOI. Mardi. MOI. Mercredi. MOI. Jeudi. MOI. Vendredi. »
Witold Gombrowicz, photo de passeport, 1939. DR.

Série d’été: personnages historiques, écrivains, cinéastes, tout y passe! Cette semaine: Witold et Rita Gombrowicz


Elle est la gardienne du temple. Rien vraiment ne prédisposait Rita Labrosse, jeune et splendide universitaire canadienne, à accepter d’être la secrétaire de cet impotent sexagénaire, rencontré par hasard en 1964 à l’abbaye de Royaumont où il est invité dans le cadre d’un colloque, puis à le suivre dans le Midi, pour partager ensuite sa vie chancelante d’asthmatique, et l’épouser enfin, le 28 décembre 1968. Le fameux écrivain polonais en exil s’éteindra moins d’un an plus tard, dans la villa Alexandrine parfaitement Belle Epoque, où le couple s’est établi à Vence – elle est devenue un musée, justement dédié à Witold Gombrowicz (1904-1969).

Depuis, la veuve n’a jamais quitté Witold ; à son œuvre, elle dévoue ses jours, infatigablement. Sans Rita, il est à craindre que la notoriété de Gombrowicz, (aujourd’hui traduit dans quarante langues, mais particulièrement lu et apprécié en France, son dernier refuge) n’ait pas connu la même ampleur. Quand bien même un Dominique de Roux, fondateur comme l’on sait des Cahiers de l’Herne, a, de bonne heure, grandement contribué à divulguer son œuvre, – cf. Testament, livre d’entretiens, publié dès 1968.  Le ‘’génie’’ de Rita, si l’on peut dire, c’est de n’avoir jamais embrassé le rôle de légataire attachée à sanctifier la mémoire du mari disparu : non contente de soutenir la propagation post mortem de ses écrits, elle a documenté les étapes de la vie de Witold antérieure à leur rencontre, avec une application d’authentique chercheuse et avec une honnêteté qui force l’admiration : qui goûte le romancier de Ferdydurke,  de Trans-Atlantique, de Cosmos, le dramaturge caustique d’Yvonne, princesse de Bourgogne,  mais aussi (et surtout) les trois tomes du Journal, sans compter le Journal Paris-Berlin, et enfin, livre essentiel, Pornographie, doit absolument se référer à ces deux volumes passionnants : Gombrowicz en Argentine et Gombrowicz en Europe. Rita reste le plus fiable biographe du génial trublion des lettres polonaises.

L’histoire est connue : issu de cette noblesse terrienne (dont les domaines sont alors inféodés à l’Empire russe), Witold, après de vagues études de droit et un séjour prolongé à Paris, se lie avec l’avant-garde polonaise. Il acquiert localement une certaine renommée grâce à Bakakaï, un recueil de nouvelles, mais plus sûrement encore grâce à Ferdydurke (dont le titre, entre parenthèses, ne veut sciemment rien dire). Quand la guerre éclate, le destin frappe à sa porte : invité à inaugurer le Chobry, paquebot polonais qui fait vers Buenos Aires sa première traversée, Witold se retrouve coincé en Argentine – pas moyen de rentrer. Il y restera vingt-quatre ans. Et ne reverra plus jamais la Pologne, devenue communiste. Le dandy aristocrate affronte la misère, les expédients (il travaillera longtemps comme employé de banque), tandis qu’au fil du temps s’amplifie la reconnaissance internationale : au point qu’en 1963, il obtient une bourse de la Fondation Ford, ce qui le détermine à regagner le Vieux Continent, sans se retourner. Un temps, il vit à Berlin. La rencontre de Rita pose sur sa destinée quelque chose de définitif.

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Il faut revenir à grands traits sur les obsessions qui traversent l’œuvre de Gombrowicz, pour en faire décidément un écrivain inassimilable à la moraline fielleuse propre à notre temps : pour lui, tiraillé entre la volonté de s’accomplir comme ‘’adulte’’, de devenir un être achevé, et le désir ardent de rester immature, éternellement ‘’jeune’’, l’homme ‘’cousu d’enfant’’ tombe rarement le masque imposé par les contraintes sociales, mais aussi par la culture nationale, la religion, la tradition, etc. L’homosexualité masculine traverse les livres de Witold sur le mode ambigu de la fascination pour le garçon ‘’du peuple’’ par opposition à l’homme fait, de l’attrait pour le fruste ‘’valet de ferme’’, au rebours de l’individu cravaté par ce que la langue de Gombrowicz appelle ‘’la forme’’. « Il y avait là quantité de jeunes marins… ». Et d’évoquer à mots couverts ses chasses de biffins portenos… Rita, loin de chercher à (se) dissimuler cette composante libidinale si essentielle à l’idiosyncrasie gombrowiczienne, en incarne l’épiphanie : le chaste géronte s’accomplit dans le miracle de cette intimité avec la fraîche Rita : elle fut probablement le seul amour de Gombrowicz. Ils circulent en Citroën 2CV sous le soleil méridional, elle resplendissante, lui comme ayant franchi d’un coup le pont qui relie la grâce juvénile au compte à rebours de l’âge mûr. Witold part à 65 ans.

A son tour Rita a rejoint le temps de la vieillesse : la voilà maintenant, en 2026, plus que nonagénaire. Son vœu de passer le flambeau gombrowiczien à la jeunesse a revêtu, voici un peu moins d’un an déjà, la forme inattendue d’un curieux album baptisé Moi, Gombrowicz. Une biographie, mais fantasque, sans tabou, élaborée de façon complice avec deux compatriotes et fils spirituels du disparu : le documentariste Andrzej Wolski pour les textes, le peintre et illustrateur Jacek Wozniak pour les dessins. Gombrowicz en BD ? Rita en caressait de longtemps l’idée : une façon de résister à l’ ‘’esprit de sérieux’’, tant moqué par Witold. L’album combine courts extraits de l’œuvre, éléments chronologiques datant, contextualisant la création gombrowiczienne, dessins naïfs, au chromatisme vif, figurines mouchetant les pages comme autant de papiers découpés, mais aussi gamineries, saillies de leur cru relevant d’un humour un peu potache (« vade rectum satanas », « Paris est un fait accompli », « je suis donc je pense »…). Ce digest biographique se donne moins comme une étude sérieuse que comme une entrée en matière jalonnée d’anecdotes, de souvenirs familiers, une invite à pénétrer de plain-pied dans la maison de Witold, mais au débotté, sans apprêt. L’intention est pure. Mais il y a aussi, chez Gombrowicz, un pathos, une dimension à la fois corrosive et tragique : on ne les trouvera pas ailleurs que dans ses livres.         


A lire :

Moi, Gombrowicz, par Andrej Wolski. Illustrations de Jacek Wozniak. Préface de Rita Gombrowicz. Denoël Graphic, 2025.

Mais aussi : Gombrowicz en Argentine (1939-1963) et Gombrowicz en Europe (1963-1969) par Rita Gombrowicz. Denoël, éd.  




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