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La guerre d’Ormuz: de l’échec stratégique au conflit «maîtrisé»

L’analyse géopolitique de Gil Mihaely


La guerre d’Ormuz: de l’échec stratégique au conflit «maîtrisé»
Le porte-avions USS Dwight D. Eisenhower franchissant le détroit d'Ormuz le 26 novembre 2023 © Information Technician Second Class Ruskin Naval/AP/SIPA

La guerre de quarante jours déclenchée le 28 février 2026 a révélé les limites de la supériorité militaire américaine face à l’Iran. Trois mois plus tard, Washington tente une approche plus pragmatique : maintenir Ormuz suffisamment ouvert pour éviter un choc énergétique mondial, affaiblir les relais régionaux de Téhéran sans déclencher une nouvelle guerre totale.


La séquence militaire ouverte au printemps 2026 au Moyen-Orient semble marquer un changement profond de la stratégie américaine. Après la guerre de quarante jours contre l’Iran, largement considérée comme un succès tactique mais un échec stratégique, Washington paraît désormais poursuivre un objectif beaucoup plus limité. Il ne s’agit plus de résoudre définitivement la question iranienne, mais d’empêcher Téhéran d’utiliser le détroit d’Ormuz comme levier de domination régionale.

La guerre de quarante jours a démontré une nouvelle fois qu’une supériorité militaire ne suffit pas à produire un résultat politique. Les forces américaines et israéliennes ont obtenu des succès opérationnels incontestables. La direction politique et militaire iranienne a été éliminée, les défenses aériennes ont été largement entamées, plusieurs infrastructures militaires ont été frappées, une partie importante de la chaîne de commandement des Gardiens de la Révolution a été désorganisée et de nombreux responsables militaires éliminés. Pourtant, même aux États-Unis, le bilan stratégique apparaît négatif.

L’économie mondiale menacée

D’abord parce que les objectifs de guerre sont rapidement devenus flous. S’agissait-il de provoquer un changement de régime ? Si tel était le cas, aucun mécanisme politique crédible n’avait été préparé pour provoquer l’effondrement du pouvoir iranien ou organiser sa succession. S’agissait-il de détruire définitivement le programme nucléaire militaire ? Là encore, les résultats apparaissent limités. Les capacités iraniennes ont certes été dégradées, mais sans que l’on puisse affirmer que le problème nucléaire ait été définitivement résolu. Au fond, la campagne semble avoir prolongé les effets des frappes déjà conduites en juin 2025 plutôt que d’avoir créé une situation radicalement nouvelle. Surtout, la guerre a révélé une sous-estimation manifeste des capacités iraniennes.

Malgré plusieurs semaines de bombardements intensifs, l’Iran est parvenu à préserver une partie significative de ses stocks de missiles et de drones ainsi que les infrastructures nécessaires à leur emploi. Cette résilience lui a permis de poursuivre ses tirs durant toute la durée du conflit, démontrant que son dispositif reposait sur une architecture beaucoup plus dispersée et plus robuste que ne l’avaient anticipé les planificateurs occidentaux.

Parallèlement, Téhéran a montré qu’il conservait la capacité de frapper des infrastructures économiques essentielles dans les États du Golfe et, surtout, de menacer sérieusement la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz. Autrement dit, même affaibli, le régime restait capable de faire peser un risque majeur sur les économies régionale et mondiale. C’est précisément cette réalité qui éclaire la signature du mémorandum d’entente du 17 juin. Donald Trump lui-même a expliqué, après le conflit, que l’économie mondiale ne disposait que d’une trentaine de jours de consommation couverte par les réserves stratégiques de pétrole et qu’il fallait éviter qu’une poursuite des hostilités ne déclenche une crise énergétique et économique sans précédent. Si cette présentation reflète sa propre lecture des événements, elle souligne surtout combien la capacité iranienne à perturber les flux énergétiques mondiaux demeurait, malgré les succès militaires obtenus contre ses forces, un facteur déterminant dans la décision de mettre fin aux combats.

Donald Trump a apposé sa signature au mémorandum d’entente lors d’un dîner avec le président Macron au château de Versailles, à l’issue d’un sommet du G7, le 17 juin 2026 © Anna Moneymaker/AP/SIPA

L’accord n’a pas mis fin au conflit. Il l’a gelé. Les combats directs ont cessé tandis que les principaux acteurs acceptaient implicitement de contenir leur confrontation. Les effets économiques ont été immédiats. Les marchés ont considéré que le risque d’une guerre régionale généralisée diminuait sensiblement et les prix du pétrole et du gaz ont rapidement reflué après les sommets atteints au printemps. Les tensions sur plusieurs matières premières stratégiques se sont également atténuées. Enfin, les statistiques macroéconomiques américaines publiées pour le mois de juin ont confirmé ce mouvement avec une inflation restée sous contrôle, offrant à l’administration américaine une marge de manœuvre politique et militaire qu’elle ne possédait pas quelques mois auparavant. C’est dans ce contexte qu’a débuté une nouvelle campagne militaire, beaucoup plus limitée, que l’on peut qualifier de « guerre d’Ormuz ».

Objectif moins ambitieux

Cette fois, l’objectif apparaît nettement plus restreint et précis. Il ne s’agit plus de remettre en cause l’existence du régime. L’ambition consiste à empêcher l’Iran de transformer le détroit d’Ormuz en outil de coercition stratégique. Concrètement, Washington cherche à garantir qu’un volume suffisant de trafic maritime puisse continuer à circuler, même sans l’accord de Téhéran. L’enjeu n’est donc même pas d’obtenir une liberté absolue de navigation mais d’empêcher une fermeture effective du détroit qui provoquerait un choc pétrolier mondial.

Cette définition beaucoup plus étroite de l’objectif militaire constitue probablement la principale différence avec la campagne précédente. Elle n’est d’ailleurs pas née de rien. Il y a un mois à peine, les États-Unis avaient déjà tenté de rétablir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz en lançant une première opération navale destinée à escorter les navires marchands et à neutraliser les capacités iraniennes les plus directement liées au blocus. L’initiative avait cependant été interrompue après moins de vingt-quatre heures. Selon plusieurs informations concordantes, l’Arabie saoudite, rejointe par d’autres monarchies du Golfe, avait alors refusé de soutenir une opération qu’elle jugeait insuffisamment préparée et susceptible de provoquer une escalade régionale dont elle aurait supporté une large part des conséquences. Faute d’un accord politique avec ses principaux partenaires arabes, Washington avait préféré suspendre l’opération plutôt que d’agir seul.

La seconde différence réside précisément dans la constitution d’une véritable coalition régionale. Les États-Unis semblent avoir tiré les leçons de cet échec diplomatique. La campagne actuelle paraît avoir été précédée d’intenses consultations avec les monarchies du Golfe, mais aussi avec la Jordanie, afin de définir des objectifs communs, des règles d’engagement acceptées par tous et un partage plus clair des responsabilités. Les partenaires arabes ne sont plus seulement des États exposés aux conséquences du conflit mais des acteurs à part entière du dispositif destiné à maintenir ouverte la principale voie d’exportation énergétique de la région. Cette coordination dépasse largement la seule dimension navale.

Au Liban, l’accord de paix avec Israël du 26 juin réduit fortement la légitimité du Hezbollah à ouvrir un second front. En Irak, le nouveau gouvernement exerce une pression croissante sur les principales milices chiites pro-iraniennes afin de limiter leur liberté d’action et d’éviter qu’elles ne servent de relais à une escalade régionale voulue par Téhéran. Cette stratégie ne se limite plus au volet militaire. Depuis plusieurs semaines, les autorités irakiennes multiplient également les arrestations de responsables politiques, de cadres administratifs et de personnalités soupçonnés d’entretenir des liens privilégiés avec les réseaux d’influence iraniens. L’objectif semble être de réduire non seulement les capacités armées des proxys de Téhéran, mais aussi leur emprise sur les institutions de l’État.

Enfin, l’Arabie saoudite mène au Yémen une stratégie plus offensive, étroitement coordonnée avec le gouvernement internationalement reconnu et le Conseil de direction présidentiel installé à Aden. Riyad cherche désormais à unifier les forces anti-houthies, longtemps affaiblies par leurs divisions internes, afin de leur permettre de reprendre l’initiative face aux autorités de fait de Sanaa. Cette coordination combine un appui financier et militaire saoudien, le renforcement des institutions gouvernementales dans les régions du Sud et de l’Est, ainsi qu’une réaffirmation de la souveraineté du gouvernement légal sur l’espace aérien, les ports et les infrastructures stratégiques du pays. Les frappes menées contre la piste de l’aéroport de Sanaa le 13 juillet afin d’empêcher l’atterrissage d’un appareil iranien ont illustré ce nouveau partage des rôles. Le gouvernement yéménite en a revendiqué la responsabilité au nom de la défense de la souveraineté nationale (c’est à lui d’accorder ou non le droit d’atterrir dans l’aéroport international de Sanaa), tandis que Riyad lui apportait son soutien politique et opérationnel. L’épisode marque le passage d’une confrontation présentée autrefois comme une guerre directe entre l’Arabie saoudite et les Houthis à une action conduite, au moins formellement, par les institutions yéménites reconnues contre un pouvoir de Sanaa accusé d’agir comme le relais militaire et politique de Téhéran.

Cette évolution contribue à resserrer progressivement l’étau autour des principaux relais régionaux de la République islamique. Elle demeure toutefois risquée car les tirs de missiles et de drones contre l’aéroport saoudien d’Abha, en représailles aux frappes sur Sanaa, ont montré que les Houthis conservaient d’importantes capacités d’escalade et pouvaient encore tenter de transformer le front yéménite en prolongement de l’affrontement entre Washington, Riyad et Téhéran.

Israël en retrait

Washington semble également avoir cherché à définir des règles implicites destinées à éviter une nouvelle spirale d’escalade. Le théâtre d’opérations est volontairement limité aux zones côtières iraniennes et aux moyens directement liés au contrôle du détroit : batteries côtières, radars, drones navals, capacités de mouillage de mines ou embarcations rapides des Gardiens de la Révolution. Israël, acteur majeur de la campagne précédente, reste cette fois en retrait. Cette absence réduit le risque que le conflit soit immédiatement interprété à Téhéran comme une menace existentielle contre le régime lui-même.

De son côté, la réaction iranienne paraît, jusqu’à présent, s’inscrire dans cette logique de limitation. Les ripostes demeurent mesurées et visent principalement des objectifs militaires. L’Iran semble accepter, au moins temporairement, l’idée d’un affrontement circonscrit autour d’Ormuz sans chercher à provoquer une conflagration régionale susceptible de remettre en cause l’ensemble de ses intérêts stratégiques.

Cette attitude ne traduit probablement pas une volonté d’apaisement. Elle reflète davantage une logique de maîtrise de l’escalade. Téhéran semble considérer qu’il peut défendre sa crédibilité stratégique sans franchir le seuil qui entraînerait une intervention américaine beaucoup plus massive. Reste que toute stratégie reposant sur des règles implicites comporte un risque permanent d’erreur de calcul. Une attaque provoquant de lourdes pertes, un incident maritime majeur, une erreur d’identification ou l’initiative incontrôlée d’un acteur allié pourraient rapidement remettre en cause cet équilibre précaire.

Il est encore trop tôt pour déterminer si cette nouvelle stratégie américaine produira les effets recherchés. En revanche, plusieurs indicateurs permettront, dans les jours et les semaines à venir, d’en mesurer le succès ou l’échec.

Le premier sera économique. Tant que les prix du pétrole et du gaz demeureront sensiblement inférieurs aux sommets atteints lors de la crise de mars-avril 2026, on pourra considérer que les marchés jugent improbable une fermeture durable du détroit d’Ormuz et que la liberté de navigation reste globalement préservée.

Le deuxième sera militaire. L’évolution de la réponse iranienne constituera un test décisif. Si Téhéran continue de calibrer ses représailles en visant principalement des objectifs militaires, sans engager de campagne contre les infrastructures énergétiques des États du Golfe ni contre le trafic commercial international, cela signifiera que les mécanismes de maîtrise de l’escalade continuent de fonctionner. À l’inverse, une multiplication des frappes contre les terminaux pétroliers, les installations gazières ou les navires marchands signalerait un changement de stratégie iranienne et l’échec de la logique de confinement recherchée par Washington.

Enfin, un troisième indicateur sera politique. La capacité des États-Unis à préserver la cohésion de leur coalition régionale (monarchies du Golfe, Jordanie, gouvernement libanais, Irak et gouvernement yéménite) sera probablement aussi déterminante que les opérations militaires elles-mêmes. Tant que ces acteurs continueront à coordonner leurs actions contre les différents relais régionaux de l’Iran, Washington pourra espérer maintenir le conflit dans des limites compatibles avec son objectif principal d’empêcher le détroit d’Ormuz de redevenir le déclencheur d’un choc énergétique mondial et priver Téhéran de sa capacité à utiliser cette voie maritime comme un instrument de coercition stratégique à l’encontre des États du Golfe et, au-delà, de l’économie mondiale. En revanche, toute fissure au sein de cette coalition offrirait à Téhéran l’opportunité de déplacer l’affrontement sur un terrain plus favorable et de remettre en cause l’équilibre précaire actuellement observé.

La guerre d’Ormuz ne cherche pas à résoudre la question iranienne. Elle vise seulement à gérer l’une de ses conséquences les plus dangereuses. En ce sens, elle traduit peut-être une évolution plus profonde de la stratégie américaine au Moyen-Orient qui renonce aux ambitions de transformation régionale pour privilégier une simple logique de gestion des risques.



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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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