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De Foucault à Falorni: l’interdit franchi à pas feutrés

Une tribune libre de Lucie Pacherie, porte-parole de la Fondation Jérôme Lejeune


De Foucault à Falorni: l’interdit franchi à pas feutrés
Olivier Falorni assiste à un débat sur le projet de loi relatif aux soins d'accompagnement et palliatifs et à la fin de vie, à l'Assemblée nationale, le 24 février 2026 © Stephane Lemouton/SIPA

Personne n’a triché. Pas de coup de force, pas de 49.3, pas de vote “à l’arraché”. Le 15 juillet, au cœur de l’été, l’euthanasie a été légalisée en France dans le respect des règles.


Une loi imposée par la force se dénonce. Une loi que l’on fait passer dans le respect des règles, contre la chambre qui l’a refusée trois fois, avec un calendrier maîtrisé, celle-là, les Français ne peuvent que la regarder s’installer, tétanisés. Comment en est-on arrivé là, maillon par maillon ?

Premier maillon. L’autonomie. Ma vie m’appartient, donc ma mort aussi. Qui oserait dire le contraire ? Personne : c’est le piège. Ce “principe” interdit d’avance la discussion. Celui qui hésite n’argumente plus, il manque de cœur. On n’a pas ouvert un débat. On a armé un réflexe. Contradiction éhontée avec la santé mentale. Quel psychiatre oserait parler du suicide comme d’un droit ? Leurs alertes n’ont pas été écoutées. Le réflexe du « droit à » a pris le dessus sur la raison et la compassion.

Deuxième maillon.  L’algophobie ou peur de la souffrance. Cette projection, bien légitime, rencontre une douleur réelle : des fins de vie difficiles, des douleurs non traitées, il y en a. Cette souffrance existe et mérite mieux que ce qu’on lui offre. Mais au lieu d’y répondre par les soins palliatifs, dont chacun reconnaît qu’ils manquent cruellement de moyens ; au lieu d’entendre les médecins qui n’ont jamais été aussi compétents, mais jamais été aussi démunis face au délabrement du système de santé ; on y répond par la sortie. On ne soigne plus le mourant, on lui propose de disparaître. Et l’on nomme cette disparition « liberté ».

Troisième maillon. L’indifférence. Une fois la mort posée comme un droit au nom de l’autonomie et en réponse à la souffrance, on cesse de regarder qui la demande, et pourquoi. Le vieillard qui se sent « de trop ». Le malade qui a peur de coûter. Le déprimé qu’on n’a pas écouté. Tous rangés dans la même case : « personne autonome exerçant son droit ». La demande n’est plus interrogée, elle est honorée. Après tout, c’est “son” droit, cela ne nous regarde pas. Le doute qu’on aurait eu pour un proche, la loi nous dispense de l’avoir.

Quatrième maillon. Le “process”. Le Sénat a rejeté ce texte trois fois. La commission mixte paritaire a constaté son désaccord persistant. Dans une démocratie où les deux chambres comptent, ce triple refus aurait dû peser. Ici, il a été contourné par l’article 45 de la Constitution, qui autorise le gouvernement à donner le dernier mot aux députés. Ce vote final du 15 juillet, quand le pays a l’esprit ailleurs, est un passage en force. Mais il est régulier.

La procédure a été lancée il y a quatre ans par une promesse de campagne, une « convention citoyenne » partisane, un lobbying appuyé de l’audiovisuel public et un débat parlementaire qui a perdu les Français à force de lectures, de secondes délibérations, de dissolution, et de succession de quatre Premiers ministres, de huit ministres de la Santé, de trois rapporteurs… Le processus, qui plus est dans l’instabilité politique, tient lieu de pensée.

Et un processus, on sait ce que cela fait aux hommes qui le servent. Foucault a montré comment le pouvoir moderne s’installe au nom de la liberté du sujet, jusqu’à ce que résister ressemble à un refus de cette liberté. Arendt appelait banalité du mal l’application diligente d’un cadre qu’on a cessé d’interroger. Milgram l’a montré : deux tiers de gens ordinaires vont jusqu’au bout d’un acte qu’ils réprouvent, dès qu’une autorité légitime le demande et qu’ils ne sont, chacun, qu’un maillon.

Le président qui a lancé le processus en 2022 et le laisse aller à son terme : il n’euthanasie personne, il a « tenu une promesse ». La présidente de l’Assemblée, signataire du texte, qui veut le vote avant l’été : elle ne tue personne, elle « organise les travaux du Parlement ». Le gouvernement qui dégaine l’article 45 : il n’impose rien, il « applique la Constitution ». Le Premier ministre, dont on cherche la voix : il ne s’oppose pas, n’approuve pas, n’est simplement pas là. L’absence, au sommet, est une réponse. L’annonce de sa saisine du Conseil constitutionnel, comme la procédure le prévoit, la veille du vote définitif, n’y change rien. Elle en dit long sur son absence en amont.

Chacun n’a fait que sa part. Chacun n’a été qu’un maillon. C’est l’addition de ces parts irréprochables qui a produit, le 15 juillet, une loi que la chambre haute a rejetée trois fois. Personne ne l’a voulu – ou pas. Tout le monde y a participé.

Le vrai piège est de croire que l’erreur serait le calendrier, l’article 45, une personnalité. Mais l’erreur est en amont. Elle réside dans le fait d’avoir transformé une question, que devons-nous à celui qui souffre ?, en procédure. D’avoir remplacé le regard par un mécanisme. De laisser une machine légale décider à la place d’hommes qui auraient dû, chacun, oser dire non.

De l’autonomie, érigée en dogme, jusqu’au vote du 15 juillet, voilà la ligne droite. C’est ainsi que le process apprend à toute une nation à ne plus voir la personne qui, derrière sa demande de mourir, supplie qu’on lui donne une raison de vivre.

Elle n’aura rien demandé d’autre que d’être vue. Personne ne l’aura vue.



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