Accueil Monde Ce que le nouveau pouvoir de Damas sait qu’il doit à Erdogan

Ce que le nouveau pouvoir de Damas sait qu’il doit à Erdogan

La Syrie est au cœur du nouvel « empire » turc


Ce que le nouveau pouvoir de Damas sait qu’il doit à Erdogan
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan rencontre le président syrien Ahmed al-Charaa en marge du 36ᵉ sommet des chefs d'État et de gouvernement de l'OTAN à Ankara, en Turquie, le 8 juillet 2026 © Turkish presidency/SIPA

Le dossier des F-35 n’est qu’un révélateur: pendant que l’Occident regarde encore Téhéran, Ankara transforme méthodiquement la Syrie en protectorat politique, militaire et idéologique.


Au sommet de l’OTAN, la semaine dernière, Donald Trump a rouvert un dossier que beaucoup pensaient définitivement oublié : le retour de la Turquie dans le programme des F-35. L’information est importante. Mais elle risque surtout de masquer l’essentiel. Le véritable angle mort stratégique de Donald Trump, et, plus largement, de l’Occident, s’appelle désormais la Turquie de Recep Tayyip Erdogan.

Car la véritable question n’est pas seulement de savoir si Ankara conservera ses missiles russes S-400, ni si le Congrès américain acceptera un jour de lui restituer l’accès à l’avion de combat le plus sophistiqué de l’arsenal américain. La question est beaucoup plus fondamentale : pourquoi l’Occident envisage-t-il de renforcer militairement une puissance qui construit déjà, en Syrie, un ordre régional de plus en plus éloigné de ses propres intérêts ?

Les F-35 ne sont donc pas le sujet. Ils n’en sont que le symptôme. Ils révèlent la difficulté persistante des démocraties occidentales à comprendre la nature du projet porté par Recep Tayyip Erdogan. Celui-ci ne se comporte plus comme le dirigeant d’un allié turbulent de l’OTAN. Il agit comme le chef d’une puissance révisionniste, convaincue que le recul de l’Iran, la chute du régime Assad et les hésitations européennes ouvrent une fenêtre historique pour redessiner les équilibres du Moyen-Orient.

Ce projet, Erdogan ne le cache d’ailleurs pas. Lorsqu’il proclame l’avènement du « Siècle de la Turquie » ou répète que « le monde est plus grand que cinq pays », il ne se contente pas de dénoncer l’ordre international issu de 1945. Il affirme l’ambition d’une Turquie appelée à devenir l’un des nouveaux centres de gravité du monde, capable de concurrencer les puissances traditionnelles et de prendre la tête du monde sunnite.

A lire aussi: La guerre d’Ormuz: de l’échec stratégique au conflit «maîtrisé»

Et c’est précisément en Syrie que cette ambition apparaît aujourd’hui avec le plus de netteté. Pendant que les chancelleries occidentales se félicitent de voir les États-Unis affaiblir durablement le pôle iranien, Erdogan prépare déjà l’étape suivante : transformer le chaos syrien en tremplin stratégique, au nom d’une stabilité qu’il vend aux Occidentaux.

Au Moyen-Orient, personne n’aime le vide. Erdogan encore moins que les autres. Là où l’Occident voit un risque, il voit une opportunité. Il entend remplir cet espace selon ses propres intérêts, sa vision du monde et son projet de puissance.

En réalité, la question n’est plus seulement de savoir qui perd avec le recul de l’Iran. Elle est de savoir qui gagne. Et le principal bénéficiaire pourrait bien être la Turquie.

La Syrie, pièce maîtresse de la stratégie turque

La Syrie n’est pas, pour Erdogan, un dossier régional parmi d’autres. Elle est la pierre angulaire d’une stratégie élaborée depuis plus d’une décennie. Ankara a soutenu politiquement, militairement et logistiquement plusieurs composantes de l’opposition syrienne, notamment islamistes. Elle a contrôlé de larges portions du nord-ouest du pays, installé des administrations locales, formé des combattants, imposé la livre turque dans certains territoires et développé des réseaux économiques, éducatifs et religieux qui structurent aujourd’hui une partie de la vie quotidienne.

La chute de Bachar el-Assad n’a donc pas ouvert une page entièrement nouvelle. Elle a permis à Erdogan de récolter les fruits d’une stratégie patiemment construite. Elle lui a apporté une légitimité nouvelle, tout en consacrant les groupes islamistes qu’il soutenait depuis des années. Aux yeux d’une partie des acteurs régionaux comme des chancelleries occidentales, son pari semble aujourd’hui gagné. Sa stratégie a payé.

Ahmed al-Charaa peut multiplier les gestes d’ouverture envers Washington, Paris ou Bruxelles. Il peut chercher à apparaître comme un dirigeant pragmatique, indépendant et débarrassé de son passé djihadiste. Son pouvoir n’en demeure pas moins étroitement lié au soutien turc, à ses réseaux, à sa profondeur stratégique et à sa capacité à contenir les forces kurdes.

La relation entre Ankara et Damas ne relève donc pas d’une alliance classique entre deux États souverains. Elle est profondément asymétrique. Erdogan ne cherche pas à annexer la Syrie. Une telle entreprise serait coûteuse, difficile à défendre sur le plan juridique et politiquement contre-productive. Son objectif est plus ambitieux encore : faire émerger une Syrie officiellement indépendante, mais dépendante de la Turquie pour sa sécurité, son économie, ses infrastructures, ses échanges commerciaux et la reconstruction de son appareil militaire. Autrement dit : un protectorat sans le nom. Un protectorat d’influence.

Contrôler la reconstruction pour contrôler l’avenir

La reconstruction de la Syrie constitue désormais l’autre grand levier de la stratégie turque. Les entreprises d’Ankara disposent d’un avantage considérable : la proximité géographique, des réseaux déjà implantés et une présence économique ancienne dans le nord du pays. Routes, télécommunications, énergie, bâtiments, échanges commerciaux, services publics : chaque chantier peut devenir un instrument d’influence.

Car reconstruire un pays, ce n’est pas seulement rebâtir des villes. C’est façonner les rapports de dépendance de demain. Celui qui reconstruit les routes contrôle les flux. Celui qui forme les officiers influence l’armée. Celui qui finance les infrastructures gagne un droit de regard sur les décisions politiques.

À cette emprise économique s’ajoute une dimension militaire tout aussi déterminante. Ankara cherche à inscrire durablement sa présence en Syrie par l’installation de bases militaires, tandis que sa marine multiplie les démonstrations de force en Méditerranée orientale, face aux côtes syriennes. L’objectif n’est plus seulement de sécuriser une frontière : il est de devenir la puissance incontournable du Proche-Orient.

La maîtrise des ressources constitue un autre levier. En contrôlant une partie du débit de l’Euphrate, dont dépendent les barrages syriens, la Turquie exerce une influence directe sur l’accès à l’eau, à l’irrigation et à une partie de la production d’électricité. Cette relation ressemble moins à une coopération entre voisins qu’à un instrument permanent de pression. Peu à peu se dessine une domination qui n’a plus besoin d’annexion. La Syrie pourrait devenir un État souverain en apparence, mais dépendant dans les faits.

La question des réfugiés participe de cette même logique. Erdogan souhaite organiser le retour d’une partie des millions de Syriens installés en Turquie. Cette politique répond certes à une pression intérieure croissante, mais elle constitue également un outil d’ingénierie démographique. En influençant la répartition des populations dans certaines régions, Ankara pourra peser sur les futurs équilibres politiques du pays.

A lire aussi: Remigration : la méthode zoulou

La question kurde demeure enfin au cœur de cette stratégie. Depuis plus de vingt ans, Erdogan considère qu’aucune autonomie kurde durable ne doit émerger le long de la frontière turque. Le nouveau pouvoir syrien lui offre précisément l’opportunité d’atteindre cet objectif sans avoir à supporter seul le coût politique, militaire et diplomatique d’une intervention directe.

Sur ce point, force est de constater que les objectifs d’Ankara sont largement atteints. Les Occidentaux, à commencer par les États-Unis puis la France, ont progressivement abandonné leurs anciens alliés kurdes, pourtant décisifs dans la lutte contre Daech, au nom de l’unité territoriale de la Syrie. Erdogan n’a même pas eu besoin d’imposer ses vues. Les démocraties occidentales ont fini par adopter elles-mêmes une position conforme à ses intérêts.

La Syrie idéale, vue d’Ankara, prend ainsi progressivement forme : un État centralisé, dominé par le pouvoir sunnite, hostile à toute autonomie kurde, économiquement dépendant de la Turquie et suffisamment stable pour attirer les financements occidentaux, sans jamais échapper à l’influence de son protecteur.

C’est peut-être là la plus grande réussite d’Erdogan. Non pas d’avoir imposé son modèle par la force, mais d’avoir convaincu une partie de l’Occident qu’il constituait désormais la solution. La Turquie est aujourd’hui en passe de réussir son pari : celui du recyclage politique des mouvements islamistes.

Grâce à un islamisme reconditionné, désormais reçu avec les honneurs à Washington, à Paris et dans la plupart des chancelleries occidentales, Ankara est parvenue à rendre fréquentable un pouvoir issu de la mouvance djihadiste.

Le président Macron reçu par Ahmed al-Sharaa à Damas, le 7 juillet 2026 © Syrian Ministry of Foreign Affairs/UPI/Shutterstock/SIPA

Le laboratoire de l’islamisme reconditionné

C’est précisément ici que se révèle ce que j’appelle l’islamisme reconditionné. Pendant longtemps, l’Occident a cru pouvoir reconnaître l’islamisme à ses signes extérieurs : les drapeaux noirs, les kalachnikovs, les vidéos de propagande et les discours d’Al-Qaïda ou de Daech. Cette grille de lecture appartient désormais au passé.

L’islamisme a appris à se présenter autrement. Il peut parler de stabilité, de reconstruction, d’investissements et d’ouverture. Il peut conserver des ambassades, recevoir des chefs d’État, promettre des élections et solliciter des financements internationaux, sans renoncer pour autant à son projet idéologique.

La Syrie d’Ahmed al-Charaa, sous le parrainage d’Ankara, pourrait bien devenir le premier laboratoire régional de cet islamisme reconditionné.

La véritable victoire d’Erdogan est politique et intellectuelle. Il a compris qu’au XXIᵉ siècle, les islamistes n’avaient plus nécessairement besoin de vaincre l’Occident. Il leur suffisait de convaincre une partie de l’Occident qu’ils avaient changé.

C’est cette idée qui explique en grande partie la normalisation accélérée du nouveau pouvoir syrien. Celui-ci n’est plus jugé sur son origine, mais sur sa capacité à offrir une stabilité immédiate. À court terme, cette logique peut sembler pragmatique. À long terme, elle pourrait conduire les démocraties occidentales à légitimer un projet dont elles ne mesurent pas encore toutes les conséquences.

L’Occident croit peut-être avoir contenu l’Iran et favorisé l’émergence d’une nouvelle Syrie. Mais pendant qu’il espère stabiliser la région, la Turquie transforme méthodiquement la Syrie en pierre angulaire de son propre projet régional.

Le véritable angle mort stratégique de l’Occident s’appelle désormais Ankara…



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Sacres de la Fraternité Saint Pie-X et riposte du Vatican: au-delà d’une querelle canonique, Rome face à son double
Article suivant En Ré majeur
Faraj Alexandre Rifai est français d'origine syrienne

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération