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Sacres de la Fraternité Saint Pie-X et riposte du Vatican: au-delà d’une querelle canonique, Rome face à son double


Sacres de la Fraternité Saint Pie-X et riposte du Vatican: au-delà d’une querelle canonique, Rome face à son double
Procession dans le centre de Paris, dans le Quartier latin, organisées par l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet pour l'Assomption, 15 aout 2024 © Michel Setboun/SIPA

Rome a excommunié le 2 juillet 2026 six évêques de la Fraternité Saint Pie-X (FSSPX). Pourtant, plus le Vatican et la FSSPX s’opposent, plus ils révèlent qu’ils sont habités en miroir par la même question, celle des modalités de l’annonce de Dieu. Or, cette question, celle du « comment » parler de Dieu, ne présente aucun accent métaphysique. Poussons un peu et risquons cette hypothèse, dans l’esprit de Philippe Muray: et si la querelle entre les « conciliaires » et la Fraternité Saint-Pie X mettait aux prises non pas la tradition et la modernité mais… deux modernités concurrentes? Autrement dit, un duel de « moderne contre moderne ».  Exagéré? Sans doute. Mais penser à fond, c’est toujours risquer de caricaturer un peu. Tribune.


Puisque tout rédacteur doit s’astreindre à ne pas ajouter une voix supplémentaire au tumulte médiatique mais chercher au contraire à ménager un espace de réflexion, il serait superflu de revenir ici en détail sur la querelle opposant Rome à la FSSPX. Chacun sait que le différend porte aujourd’hui sur la volonté du Saint-Siège de prévenir de nouveaux sacres épiscopaux sans mandat pontifical, tandis que la FSSPX les juge nécessaires pour assurer la continuité de son œuvre, estimant que les divergences doctrinales qui la séparent de Rome – notamment quant à l’interprétation de certains enseignements du concile Vatican II et de leurs applications postconciliaires – demeurent irrésolues.

Derrière les clivages, un enjeu commun

Notre propos est de nous affranchir des clivages convenus pour déplacer le débat. Il est dès lors permis de se demander si la querelle évoquée plus haut n’est pas, en son fond, moins l’affrontement de la tradition et de la modernité qu’une disputatio de modernes. Non pas parce que les deux protagonistes défendraient les mêmes idées, chassons tout relativisme, mais plutôt parce qu’ils partagent la même manière d’habiter le réel. En effet, les uns s’interrogent sur les moyens de rendre les Évangiles audibles au monde contemporain, les autres sur les moyens de préserver intact le dépôt reçu. Eh oui ! Tous parlent des « moyens », tous raisonnent en termes d’efficacité, de stratégie, de légitimité canonique ou de fidélité doctrinale. Tous cherchent la bonne réponse. Tous se préoccupent d’un même enjeu, celui du « comment ». Comment annoncer ? Comment conserver ? Comment réformer ? Or, à force de faire des moyens l’objet premier de leur réflexion, ils s’exposent à épouser une rationalité purement fonctionnaliste, où l’Être s’efface devant le faire, où la morale, la technique supplantent la métaphysique. Au risque de la provocation, ce mode de raisonnement n’est-il pas résolument immanent ?

De fait, à moins d’y perdre son latin, le christianisme ne se présente pas comme une boîte à outils spirituelle. Il naît d’un appel, aussi dépouillé que décisif : « Suis-moi ». Point final. Jamais : « Suis-moi si tu pratiques la messe en latin et si tu communies à genoux » ou « Suis-moi si tu possèdes un droit civil à la liberté religieuse ou si tu es un adepte de l’œcuménisme ». Ce point est crucial : le Christ ne fonde pas une école de pensée chargée de résoudre des problèmes religieux (d’où il ressort, au passage, qu’il n’aura jamais à craindre la concurrence de l’IA) ; il appelle les hommes à le suivre, à mourir à eux-mêmes, à prier, à aimer jusqu’à leurs ennemis, à devenir des saints. En d’autres termes, la vérité qu’il révèle ne procède pas d’abord d’une construction intellectuelle, elle se donne avant tout comme une présence.

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Qu’on ne s’y méprenne pas : il ne s’agit aucunement de soutenir que la doctrine serait superflue (Dieu nous en garde !), seulement de rappeler qu’elle n’est jamais une fin en soi. On retrouve ici une thèse profondément patristique : la vérité est une personne avant d’être un système (Je suis le chemin, la vérité et la vie, Jean 14,6). Soyons concret. Les historiens du religieux, dans quelques siècles, s’amuseront sans doute à découvrir qu’au XXIème siècle en France, alors même que le sacré s’éclipsait tel un blason dont les armes pâlissent sous les intempéries du temps, les controverses liturgiques faisaient rage (comme, dans le champ politique, les historiens s’étonneront de découvrir que les acteurs proposaient tous de marquer des buts sans même posséder le ballon). Diantre ! Quelle crucifixion du bons sens, quel baiser de Judas !

Quelle messe ?

Maintenant, incarnons notre propos, faisons preuve d’imagination et figurons-nous un instant le Christ revenu sur terre en 2026. Face à ceux qui l’interpelleraient, et comme dans la parabole du Grand Inquisiteur, gageons qu’il ne répondrait sans doute rien, s’approcherait simplement d’eux et les embrasserait sur les lèvres. Ou alors, si, il parlerait ! Mes très chers frères, vous avez des yeux, et vous ne voyez pas ; vous avez des oreilles, et vous n’entendez pas. De grâce, retrouvez le sens de l’Être et, surtout, croyez en l’Éternel ! A la question : « quelle messe » ?, posez-vous plutôt la suivante : «  la liturgie doit-elle conduire à la contemplation ou à l’affrontement ? ». Car je vous le dis mes frères, une liturgie, si parfaite soit-elle, ne vous sauvera pas si vous êtes devenus incapables de recevoir une présence.

Cioran disait : « la France est le pays des mots ». Comme c’est juste ! Comme nous le voyons tous les jours dans le discours politique ! Car n’y a-t-il pas une tendance persistante, dans notre beau pays, à prêter foi à Arius, à croiser le Christ sans reconnaître sa divinité, à le prendre pour le jardinier plutôt que pour Dieu ? N’y a-t-il pas toujours cette tentation de tout réduire aux choses de l’esprit, quand notre religion incarnée nous implore de retrouver le sens de la matière ? N’oublions pas que le diable est pur esprit…

Pour autant, il faut célébrer l’attirance pour la liturgie ancienne, le chant grégorien, le silence, l’encens, le sens du mystère. Il convient de lutter contre l’appauvrissement esthétique et spirituel. Vive l’émerveillement devant la beauté de la Création ! Encore faut-il ne pas faire de la stricte orthodoxie doctrinale l’unique voie d’accès – au risque d’une conception presque utilitariste de la foi – au salut. N’est-ce pas, aujourd’hui, dans l’Orient chrétien, qui admet un clergé paroissial marié, que la foi se manifeste souvent avec le plus de vitalité, de ferveur et d’allégresse ? Peut-être est-ce là que se situe la véritable conversion qui nous est demandée. Cesser de croire que le salut dépendra in fine de la victoire d’un camp sur l’autre. Renoncer à vouloir posséder la formule magique, le abracadabra spirituel. Réapprendre que la métaphysique précède la morale, parce que l’Être, toujours, précédera l’action, la prière, toujours, précédera les solutions clés en main, cadenassées à double tour. Car le Christ ne nous demande pas d’avoir raison, seulement de demeurer en lui. Et cette demeure est offerte partout où un cœur consent à devenir pauvre.

Conclusion

Même sur le terrain religieux, une malédiction caractéristique de notre époque s’étend : celle qui ne voit plus dans le réel qu’une question de récit (les plus avancés parleraient de « narratif »). Il a été dit plus haut que la doctrine n’était pas une fin en soi. Il aurait fallu ajouter qu’elle doit être tout entière ordonnée à la communion avec Dieu, non à un simple commerce avec Lui. En effet, réduire l’enjeu religieux à une simple affaire de discours ou de méthode, c’est courir le risque d’abaisser la foi à un propos sur Dieu, alors qu’elle est d’abord un lien vivant, l’écoute d’une voix, une participation à sa vie même.

Alors, de grâce, Rome, de grâce, la FSSPX, sortez d’un certain spiritualisme et redécouvrez la joie de la chair appelée à la gloire, promise à la résurrection ! Alléluia.



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