Pendant près d’un demi-siècle, la gauche n’a pas seulement exercé une domination politique ou intellectuelle ; elle a imposé un climat moral, une manière d’habiter le temps, une définition du bien et du mal qui paraissait aller de soi.
Être de gauche ne relevait plus simplement d’un choix parmi d’autres : c’était appartenir au camp de l’Histoire, à celui qui prétendait accompagner le mouvement même de l’émancipation humaine. On pouvait contester tel programme ou telle réforme, mais il semblait difficile d’échapper à cette évidence diffuse selon laquelle l’avenir parlait sa langue.
Atmosphère
La droite, quant à elle, paraissait condamnée à défendre les vestiges d’un monde promis à disparaître, à protéger des héritages dont les démocraties modernes entendaient précisément s’affranchir. Les universités, une grande partie de la presse, les institutions culturelles, le monde artistique, une large fraction des élites partageaient cette conviction avec une telle unanimité qu’elle cessait presque d’apparaître comme une idéologie. Elle devenait l’atmosphère même de l’époque.
Il existait ainsi une véritable mode de gauche, mais ce mot de mode ne doit pas être entendu dans son acception frivole. Il désigne ici cette étrange puissance grâce à laquelle une vision du monde finit par s’imposer comme une évidence, jusqu’à rendre invisibles les présupposés dont elle procède. Les sociétés démocratiques aiment croire qu’elles raisonnent ; elles oublient souvent qu’elles obéissent aussi à des climats intellectuels, à des sensibilités collectives, à des formes de prestige dont elles ne prennent conscience qu’au moment où elles commencent à se dissiper. Pendant plusieurs décennies, les valeurs de la gauche ont bénéficié de cette autorité silencieuse. Elles définissaient moins une opinion qu’une respectabilité. Elles dispensaient ceux qui les partageaient d’avoir à démontrer leur légitimité, puisqu’elles semblaient se confondre avec la marche même du progrès.
Basculement
Mais aucune hégémonie culturelle n’est éternelle. Les constructions intellectuelles les plus solides ne meurent pas toujours sous les coups de leurs adversaires ; elles se fissurent lorsque le réel cesse de leur obéir. Les hommes supportent longtemps les discours qui simplifient le monde, à condition que leur expérience quotidienne continue, au moins en partie, de leur donner raison. Lorsque cette correspondance disparaît, lorsque les faits résistent obstinément aux récits destinés à les expliquer, une lassitude s’installe, puis une méfiance, enfin un basculement. Ce ne sont pas seulement les idées qui vieillissent : c’est la confiance que les sociétés leur accordaient qui s’épuise.
A lire aussi: Sébastien Delogu – notre décadence!
Or c’est bien ce qui semble se produire sous nos yeux. L’Occident est entré dans une époque que peu avaient véritablement envisagée. Le retour de la guerre sur le continent européen, l’irruption durable du terrorisme islamiste, les migrations de masse, la fragmentation culturelle, l’affaiblissement des institutions chargées de transmettre une mémoire commune, les violences ordinaires devenues l’horizon banal de tant de vies, tout cela a fait resurgir des interrogations que l’on croyait définitivement ensevelies sous les certitudes de la mondialisation heureuse. Les frontières, la souveraineté, la continuité historique, la sécurité, l’identité collective, l’autorité de l’État, autant de notions que l’on disait appartenir au vieux vocabulaire des nations inquiètes, retrouvent aujourd’hui une vigueur inattendue parce qu’elles répondent à des expériences que nul discours ne parvient plus à effacer.
Plus portée par l’esprit du temps
Les priorités s’en trouvent profondément modifiées. Il ne s’agit pas de dire que les aspirations à davantage de justice sociale auraient disparu. Elles demeurent, et elles continueront sans doute d’habiter les démocraties modernes. Mais beaucoup découvrent qu’aucune solidarité ne peut durablement prospérer si le monde commun dans lequel elle devrait s’exercer se défait peu à peu. Avant de redistribuer les richesses, encore faut-il préserver l’espace politique qui rend cette redistribution possible ; avant de multiplier les droits, il faut maintenir les institutions qui leur donnent une réalité ; avant de célébrer l’autonomie des individus, il importe de conserver cette civilisation discrète, faite de règles, de transmissions, d’habitudes et de fidélités, sans laquelle la liberté elle-même finit par devenir une abstraction privée de chair.
A lire aussi: Natacha Polony: «Je refuse ce choix entre France éternelle et nouvelle France»
C’est pourquoi la gauche n’est peut-être pas rejetée autant qu’elle cesse d’être portée par l’esprit du temps. Son influence demeure considérable dans les lieux où se fabrique encore la légitimité culturelle, mais elle paraît répondre de plus en plus difficilement aux inquiétudes qui travaillent la vie quotidienne d’une partie croissante des peuples européens. Inversement, des thèmes longtemps frappés d’indignité morale retrouvent une force singulière. Non parce qu’ils auraient soudain conquis une supériorité éthique, mais parce qu’ils donnent le sentiment de nommer ce que beaucoup éprouvent confusément et que les anciens récits ne parviennent plus à désigner.
Sommes-nous vraiment devenus « conservateurs » ?
Marcel Gauchet dirait sans doute que nous assistons moins à la victoire de la droite qu’à l’épuisement d’un cycle historique. La gauche fut l’idéologie dominante du temps où les démocraties avaient pour tâche essentielle de libérer les individus des anciennes appartenances, des anciennes tutelles, des anciennes hiérarchies. L’époque qui s’annonce est d’une autre nature. Elle oblige les sociétés à s’interroger moins sur les conditions de l’émancipation que sur celles de leur propre continuité. Car une démocratie qui ne serait plus capable de transmettre sa culture, d’assurer sa sécurité, de préserver ses institutions ou de maintenir un monde commun suffisamment stable découvrirait bientôt que la liberté qu’elle prétend protéger n’est plus qu’un mot flottant au-dessus de ruines. Nous ne sommes peut-être pas devenus plus conservateurs ; nous découvrons seulement, avec un retard dont l’histoire mesure toujours le prix, que la protection n’est pas l’ennemie de la liberté, mais sa condition la plus profonde.
Le réel finit toujours par reprendre ses droits. Il revient avec la lenteur des choses inexorables, sous les traits de la violence, de la fragmentation des peuples, de l’effacement des héritages, de la difficulté croissante à transmettre autre chose que des droits privés de devoirs. Ce que l’on nomme aujourd’hui la droitisation n’est peut-être rien d’autre que l’éveil douloureux de sociétés qui découvrent qu’elles ne vivent pas dans l’histoire des idées mais dans celle des civilisations, où la liberté n’existe jamais sans les formes qui la protègent, ni la démocratie sans un peuple encore capable de croire qu’il existe quelque chose de plus grand que les individus qui la composent. Ce n’est pas la droite qui triomphe ; c’est peut-être l’illusion progressiste qui s’achève dans le fracas silencieux d’un monde qui retrouve le sens du tragique.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

