Contrairement aux analyses de nombreux observateurs, l’élection d’Emmanuel Macron est une chance unique pour la droite car elle lui offre l’occasion de reconstruire un socle idéologique clair, cohérent et affirmé.

Les Français jugent sur les idées

Alors qu’il suffisait ces dernières décennies d’attendre l’alternance et de composer des alliances avec le centre pour que la droite accède (ou non) au gouvernement, c’est désormais sur son offre idéologique que la droite sera jugée. C’est la raison pour laquelle ceux qui plaident pour un accord avec le Front national se trompent, au même titre que les autoproclamés « constructifs ». Nous ne sommes plus dans une logique d’accords d’appareils, et c’est ce qui ressort du bouleversement de l’élection d’Emmanuel Macron. Désormais, les Français jugent les partis sur les idées et la cohérence d’un corpus idéologique.

Alors quelle cohérence peut-on trouver à droite ? Quels courants ont encore du sens ?
L’élection de Laurent Wauquiez à la tête des Républicains est une incroyable victoire pour les conservateurs.

Quand les conservateurs rasaient les murs

Nous les pensions vaincus depuis 1968, époque durant laquelle ils n’avaient pas pu lutter efficacement contre le grand mouvement social de gauche mené par des étudiants comme Cohn-Bendit ou des groupuscules tels que le Parti communiste marxiste-léniniste. Le Centre catholique des intellectuels français (CCIF) dirigé par René Rémond est l’exemple même de ce mutisme des conservateurs à l’égard des manifestations de mai 68.
C’est en 2013 au moment des manifestations contre le mariage pour tous que nous avons vu ressurgir avec force le conservatisme. D’un mouvement populaire, il a réussi à se transformer en offre politique, notamment par la victoire de François Fillon en tant que candidat de la droite à la présidentielle.

Un conservatisme bon teint, peu comparable à ce qu’on trouve au Tea Party aux Etats-Unis, mais malgré tout affirmé. On le pensait à nouveau vaincu par la défaite pourtant imprévisible 6 mois avant de François Fillon. Laurent Wauquiez, élu local ouvertement conservateur, ancien maire du Puy-en-Velay ville de départ du pèlerinage de Compostelle, et proche de Sens Commun, a propulsé le conservatisme à la tête du 1er parti d’opposition du pays. Mais c’était sans compter sur une deuxième surprise : la nomination comme numéro 2 des Républicains de Virginie Calmels, revendiquée libérale et anti-étatiste. Certains commentateurs certainement ignorants de l’histoire politique et à coup sûr peu ou mal renseignés sur le personnage, y ont immédiatement vu une preuve d’opportunisme. D’autres, plus subtils, ont compris la logique de cet attelage apparemment bancal : entre les libéraux et les conservateurs, une alliance est possible, mieux, elle est même souhaitable.

Libertariens vs conservateurs libéraux

Malheureusement, la méconnaissance de ces deux courants de pensée mène à de nombreuses confusions. Aussi est-il important de rappeler quelques éléments historiques.
Il y a deux écoles de pensée philosophique irréconciliables au sein de la famille libérale qu’il s’agit de différencier. D’un côté, le libertarisme, qui puise ses racines dans le contractualisme de Hobbes et Locke. De l’autre, le conservatisme libéral héritier de Burke, Chateaubriand, Tocqueville ou encore Montalembert.

Les contractualistes héritiers de Hobbes choisiront de parler d’individu là où il est préférable de parler de personne.

L’individu est une personne considérée hors de ses relations sociales, un être aculturé et désincarné, sans famille ni racines. À l’inverse, la personne devient pleinement elle-même par les relations qu’elle tisse et qui lui permet d’être éduquée, socialisée et par là de devenir l’héritière d’une culture et d’une société. Cette vision qui tourne autour de la personne et est aux antipodes de l’individualisme pur est compatible avec le conservatisme: elle justifie un État fort sur le régalien, protecteur du patrimoine et de l’identité culturelle. Elle promeut l’idée de valeurs communes qu’il faut définir et défendre qui s’ajoutent aux libertés individuelles. C’est ainsi que l’on peut défendre aussi simplement l’idée d’être libéral et de chercher le bien commun. C’est ce que tente justement d’expliquer Virginie Calmels dans son livre sorti récemment, J’assume, où on voit qu’une partie de cette droite juppéiste libertaire, adepte de l’identité heureuse, n’était pas favorable à un régalien fort et s’est donc facilement retrouvée chez Macron tandis que les autres juppéistes ont souhaité rester chez les Républicains.

Des conservateurs qui diabolisent le libéralisme

Quant au conservatisme, son retour récent a eu de vertueux qu’il permet de regénérer la droite, d’insuffler du sang neuf, en la sortant de sa logique comptable, en lui donnant du corps, une vision et une idéologie forte et nécessaire. Il a clairement marqué le retour de la bataille des idées et surtout la reconquête culturelle face à une pensée libertaire omniprésente depuis quarante ans, aussi bien à gauche qu’à droite. Malheureusement, ce nouveau conservatisme bon teint est marqué d’une forte dose d’étatisme jacobin. C’est tout son paradoxe : voulant bouleverser le système, il n’a pas compris que la véritable révolution politique et culturelle passerait nécessairement par une remise en cause de l’étatisme français qui a ruiné le pays, l’a laissé aux mains de technocrates et de l’administration et a ôté aux Français une grande part de leur liberté. Pire, ces conservateurs ont désigné le libéralisme comme la cause de tous nos maux, confondant sans problème libertarianisme et anti-étatisme, libéralisme et capitalisme de connivence. Les conservateurs ne parviennent pas à admettre que c’est moins le libéralisme en tant que tel que leur défaite idéologique en 1968 qui a permis à la gauche de s’épanouir.

Le libéralisme n’est pas du tout le laisser-faire

La société viennoise du XIXe siècle en est, comme le souligne Stefan Zweig dans Le monde d’hier, l’illustration parfaite. Cette société était fondée sur une parfaite complémentarité entre la vision libérale et l’idéologie conservatrice. Une fructueuse entente dont la ligne conservatrice devrait s’inspirer, tant cela pourrait lui être bénéfique. Le libéralisme n’est pas du tout le laisser-faire, mais la responsabilisation des acteurs économiques pour les inciter à œuvrer au bien commun, sans se substituer à eux, mais en corrigeant si nécessaire leurs incitations. L’urgence est donc de faire comprendre aux conservateurs que le libéralisme n’est pas incompatible avec leur courant de pensée, tout au contraire.

Prenons quelques exemples concrets. John Locke, père du libéralisme, prônait lui aussi dans son ouvrage Les deux traités du gouvernement civil l‘existence d’un domaine propre à chaque individu qu’il fallait protéger, comprenant une terre, un talent ou encore sa conscience.

N’est-ce pas la garantie pour un conservateur que l’Etat, au gré des envies de ses dirigeants, ne remette pas en cause les traditions ? En acceptant le pouvoir incommensurable de l’Etat, les conservateurs oublient qu’ils lui donnent surtout la possibilité de faire table rase du passé, de tout balayer.

Liberté et responsabilité

Il suffirait à un révolutionnaire d’être élu pour qu’il décide de brader les valeurs du pays. Au contraire, la préservation des libertés individuelles et de ce domaine propre agit comme un garde-fou face aux excès éventuels de l’Etat mammouth. Cela assure à l’individu de demeurer maître de ses ressources et d’en avoir l’usage exclusif.

L’idéologie libérale garantit certes des droits mais responsabilise systématiquement les individus. Le libéral refuse le moralisme d’Etat. La morale est une question individuelle. Le conservatisme se doit de préserver le libre-arbitre, seule condition de préservation de la morale et du bien. Ainsi, si nous laissons à l’Etat le pouvoir discrétionnaire de dispenser morale et jugement, nous ne disposerons plus de la liberté d’agir et de penser. Consentir à cela, ce serait troquer la complémentarité de Locke au profit de l’Etat léviathan décrit par Hobbes.

Le libéralisme est tout sauf le relativisme, au contraire, mais il choisit de faire confiance à l’homme plus qu’aux dirigeants politiques. L’erreur des conservateurs actuels est de croire que notre système est bon, et que le seul problème ce sont ses dirigeants. Cette vision n’est pas pérenne. Le but d’un système politique est d’offrir des garanties et une stabilité, peu importe les alternances.

Une société libérale favorise le non-marchand

La méconnaissance du libéralisme par les conservateurs s’illustre parfaitement dans leur lutte contre la marchandisation de la société. Et dans cette lutte, l’adversaire désigné est tout bonnement le libéralisme. Encore une confusion entre libéralisme et capitalisme. Au contraire, une société libérale favorise le non-marchand, laissant plus de pouvoir à la société civile et aux associations. En faisant recours à un Etat-mammouth, les étatistes coupent tout lien de solidarité entre les gens, en confiant l’administration du pays à des technocrates.

En somme, les conservateurs français devraient s’inspirer de Roger Scruton, un intellectuel qui préférait « conserver les choses plutôt que de les détruire » tout en affichant une réelle méfiance envers le dirigisme et le pouvoir étatique.

Cette alliance des libéraux et des conservateurs qui s’opère déjà dans une majorité des droites occidentales ne se fera cependant pas sans efforts et sans compromis : à leur charge de défendre une forme de patriotisme au niveau européen, de définir leur vision de l’identité ou encore de la fabrique du droit. Leur point commun doit être la promotion du principe de responsabilité, intimement lié à la liberté. Faire reculer l’Etat en matière économique, c’est responsabiliser toujours plus le citoyen.

Que la droite lise Tirole!

Une notion clé doit cependant être prise bras le corps par la droite et constituer ce ciment sur lequel ils pourront rebâtir un nouveau corpus idéologique cohérent : le bien commun. En cela, la droite doit s’inspirer de notre prix Nobel d’économie Jean Tirole, qui a signé un ouvrage formidable L’économie du bien commun, dans lequel il défend une économie dite libérale, tout en pointant du doigt les dérives de la mondialisation et du capitalisme. Une forme de libéralisme éclairé prenant en compte les peuples et les récents bouleversements mondiaux.

Certaines choses doivent être préservées, même si dans l’immédiat cela semble nuire aux intérêts individuels. Le bien commun, plus que l’intérêt général qui n’est qu’une simple somme d’intérêts particuliers, est cette capacité pour le politique de se projeter et d’œuvrer pour quelque chose qui le dépasse. De donner de la vision et du corps à son action dans une société perdue où la quête de sens est omniprésente. De penser aux générations présentes, mais également futures, en ayant à l’esprit que la confrontation des intérêts de chacun n’apporte pas toujours un résultat optimal et que c’est à cette occasion que l’Etat peut intervenir.

Une alternance radicale à Macron

Enfin, d’un point de vue purement électoral, à l’heure où la droite se cherche une ligne pour combattre le macronisme, quoi de mieux qu’une opposition anti-étatiste, girondine et conservatrice, alors qu’Emmanuel Macron se positionne sur un créneau étatiste, jacobin et progressiste ? Au fond, c’est cette alliance des libéraux et des conservateurs qui sera la mieux à même de mener à une véritable révolution des idées et de proposer une alternance radicale à Emmanuel Macron, avec pour ligne de mire le bien commun.
Pour cela, les conservateurs doivent comprendre que copier Jean-Luc Mélenchon ou Benoît Hamon n’a rien d’original. Laurent Wauquiez veut assumer et disrupter ? Les libéraux n’attendent que cela.

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