Il y a deux catégories de Français: ceux qui ont une voiture et ceux qui n’en ont pas besoin. Entre les deux, l’incompréhension est totale. En même temps qu’il réaffirme l’importance d’un moyen de transport (et de vie) qui semblait voué par certains à l’oubli, le mouvement des gilets jaunes met en évidence les fractures françaises. 


On la croyait disparue dans les fossés de l’histoire. Oubliée à jamais. Comme une vieille amoureuse qu’on feint d’ignorer au coin d’une rue, elle n’était qu’un souvenir poisseux des Trente Glorieuses. Un peu honteux, un peu graisseux. On la regardait avec condescendance et une pointe de mépris. Nos aînés étaient décidément des gens inconséquents, pollueurs en puissance, jouisseurs sans limite, affreux réactionnaires, salauds de profiteurs ! Et dire que tous ces arriérés avaient vibré pour elle, avaient cru dans son rôle d’émancipation et de liberté (par la route). Il est loin le temps de la Nationale 7 chantée par Trenet et des garages babyloniens. Le peuple a des lubies que la raison des élites méconnaît.

Casse sociale

Pour les jeunes générations perfusées au numérique, elle était au mieux une étrangeté aussi incongrue qu’un concert de Sacha Distel ou un roman de Christine de Rivoyre ; pour les idéologues chasseurs d’urnes, elle restait le mal absolu à combattre. Les médias déphasés la ringardisaient depuis si longtemps qu’ils furent étonnés de sa réapparition dans le poste, agacés que le prix de l’essence pose encore un problème dans les profondeurs du pays. Progressistes et humanistes réunis lui avaient déjà réglé son compte à coups de taxes et d’interdictions. Ils nous avaient même promis que l’on n’entendrait plus parler d’elle, de ses rejets toxiques, de sa propension à congestionner la nation et de toutes ces basses contingences matérielles indignes d’un peuple aussi évolué que nous.

Bizarrement, personne ne nous avait clairement dit par quoi la remplacer. Protégés du déclassement et de l’abandon progressif de certains territoires, ces bonnes âmes ignoraient jusqu’à son existence.

Chassez la voiture, elle revient au galop

Malheur à eux, la carrosserie de la bête immonde bouge encore. La malédiction de l’ancien monde a frappé un samedi de novembre. Aux premières brumes, cette auto tant honnie, ensevelie sous l’édredon de la mondialisation, a refait surface. Elle est de nouveau un sujet d’actualité, une crainte pour les puissants et une question de survie pour une majorité de Français oubliés. Dans d’improbables endroits que les chaînes de télé en continu peinèrent à trouver sur leur GPS, elle criait son désespoir maladroitement, donc sincèrement. Sur des ronds-points fantomatiques, à la périphérie de villes moyennes rayées des cartes officielles, aux abords de supermarchés, à la Charité-sur-Loire, à Montluçon ou à Châteauroux, l’auto éveillait les consciences endormies.

Au grand dam des éditorialistes à bicyclettes électriques, les Français d’en bas avaient encore besoin d’elle pour aller bosser, emmener leurs enfants au lycée, au stade ou à la piscine, courir aux lointaines Urgences, honorer un rendez-vous chez un spécialiste et aider simplement un grand-père, un voisin à faire ses courses le week-end. Par miracle, sous l’effet des gilets jaunes, la France des départementales montrait enfin son visage aux 20 heures.

Le permis B vaut tous les diplômes

Il fallait être bien ignorant ou inconscient des réalités pour imaginer, un seul instant, que toucher à la liberté de se déplacer se ferait sans frictions, sans aigreur et sans un certain désespoir. N’importe quel habitant des zones rurales où les services publics tendent à disparaître au fil des années, où le rail se fait la malle et où les besoins de première nécessité se situent à 30, 40 ou 50 kilomètres de son domicile, sait que sans auto, il est un homme socialement mort. C’est à se demander si dans les rédactions ou les allées du pouvoir, on a passé un jour son permis de conduire et si l’on mesure sa haute valeur d’intégration.

Dans de nombreuses familles éloignées des métropoles, le permis B vaut tous les diplômes. Il est un moyen plus sûr d’exister qu’une graduation universitaire. Ce papier (ou cette carte) rose a le pouvoir de changer votre vie. Il y a donc une ironie désespérante à voir resurgir l’auto dans les débats. Elle n’est donc pas si inutile, si néfaste que ça.

La voiture, véhicule des contradictions françaises

Pour un nostalgique comme moi, quel pont symbolique oser franchir entre la Maserati de Maurice Ronet et la camionnette du couvreur de mon village, entre L’Homme à l’Hispano de Pierre Frondaie et mon copain d’enfance, facteur de son état, devant effectuer 60 km par jour pour travailler, entre l’objet de désir et les contraintes de mobilité ? L’auto est au cœur des contradictions françaises : expression suprême de la liberté de mouvement face aux enjeux environnementaux ; pouvoir d’achat et égalité de traitement partout en France ; économie débridée et entraves à la circulation ; respect des travailleurs et ubérisation de la société. Dans ce maelström, l’auto n’a pas dit son dernier mot.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...
Lire la suite