Après un album consacré à Minimum respect de Philippe Muray (2013), primé par l’Académie Charles Cros, Bertrand Louis revient avec un opus particulièrement réussi dans lequel il met cette fois-ci en musique dix poèmes de Baudelaire. Le chanteur ne manque pas de courage, car la voix du poète chante déjà en chacun de nous depuis des siècles avec sa propre musique – et celle de bien d’autres. Les vers de Baudelaire ont été couchés avec bonheur sur la partition à maintes reprises, dans des registres très différents – montrant certainement par-là l’universalisme de son inspiration. On se souviendra de la majestueuse adaptation du poème L’Invitation au voyage par le compositeur Henri Duparc sous la forme d’une « Mélodie » pour voix et orchestre symphonique écrite en 1870, quelques années seulement après la mort du poète. On a encore dans l’oreille le Baudelaire furieux et révolté (fut-ce d’une révolte interne) de Léo Ferré – gravé en 1957 pour les cent ans de la publication des Fleurs du mal.

Et comment oublier le Serpent qui danse magistral de Gainsbourg – sur un air de samba délicieusement suranné ?

Ce n’était vraiment pas évident d’arriver avec une nouvelle lecture. Et la réussite Bertrand Louis, et de son disque, est de proposer un univers musical qui ne fait référence à aucune des versions que nous avons évoqué. C’est un Baudelaire « pop » qui est proposé.

L’écueil était de poser sur les vers de Baudelaire une musique redondante ou dissonante avec la musicalité même du poète, d’imposer à ces textes un écrin qui les aurait comme abimé. Rien de tel ici : le rock sobre et un peu sombre de Bertrand Louis nous accompagne tout naturellement dans ce qui devient une expérience proprement littéraire. A cette sobriété d’inspiration s’ajoute un sens aigu de l’orchestration – qui est un peu la mise en scène de la musique – colorant très subtilement certains titres par la présence d’une harpe, de flutes ou plus simplement encore du quatuor à cordes.

Soulignons le mouvement rock répétitif, presque rhapsodique, qui accompagne L’Héautontimorouménos, l’un des textes les plus singuliers du recueil, dont le titre grec peut se traduire par bourreau de soi-même ; « Ne suis-je pas un faux accord / Dans la divine symphonie, / Grâce à la vorace Ironie / Qui me secoue et qui me mord ? » s’interroge le poète, au comble de la solitude.

Changement de registre avec A une passante, issu des Tableaux parisiens des Fleurs : c’est la fulgurance du coup de foudre qui précède l’angoisse, le poids des villes modernes dans lesquelles les rencontres sont fugitives… « Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, / Une femme passa« . Bertrand Louis compose là l’une de ses plus belles adaptations, qui n’est pas sans rappeler un peu l’univers de Gérard Manset. Passage obligé, L’Invitation au voyage, prend la forme d’une ballade sombre, empreinte de gravité, débarrassée du lyrisme qu’y mettait un Duparc. Intéressante aussi cette plage exclusivement instrumentale, dédiée à Harmonie du soir, qui pourrait être la bande-originale d’une lecture intérieure du poème, ou l’espace d’un vagabondage libre sur l’auteur des Fleurs du mal.

La plupart des thèmes obsessionnels et idées fixes baudelairiennes se retrouvent dans la sélection proposée ici : l’omniprésence de la mort, l’aspiration à un idéal par l’art, la fascination pour le mal et l’ivresse…

Le jeu des comparaisons est toujours délicat, mais dans la voix profonde de Bertrand Louis  on entend parfois des échos de sensualité de celle de Gainsbourg. Le personnage aussi, plein d’un apparent spleen taciturne à la barbe de trois jours accueille la poésie de Baudelaire avec le plus grand naturel romantique, comme – plus tôt – il avait réussi à donner une étrange épaisseur désabusée aux vers antimodernes et ironiques de Philippe Muray. Résumons-nous : la poésie lui va très bien.

Bertrand Louis nous permet surtout de nous rappeler que « Baudelaire » est un mot de passe entre initiés. Un culte, un jardin secret, une façon de voir le monde, tout un mode de vie. Ce disque nous rend sensible le fait, à nouveau, que Baudelaire est toujours le plus vivant d’entre nous…

Bertrand Louis, Baudelaire, EPM Musique, 2018.

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