Que faisaient nos aïeux pour s’insurger ? Ils brandissaient des fourches,  entravaient  les avenues, déboulaient dans les amphithéâtres  pour y infliger une fessée publique. Choisissez, c’est selon, si vous êtes plutôt Camelots du roi ou Internationale ouvrière. Grâce au progrès, l’ère de la communication a rongé les derniers morceaux de chair de ce genre d’actions. On confie désormais cela à des professionnels.  Des experts de la revendication. Même quand il s’agit d’y aller au cocktail Molotov ou à la prise d’otages ;  les doléances  les plus bourrues sont immédiatement prises en charge par la télécommunication. Et l’opération coup de poing tourne vite  à l’opération commerciale… Or, c’est une chose étonnante que la nuit du 16 avril dernier a offerte[1. Et chacune des nuits depuis. Ce soir-là tout spécialement peut-être, le mouvement balbutiait encore son concept.]. Des jeunes gens s’étaient  réunis pour protester pacifiquement contre la loi ouvrant le mariage aux personnes de même sexe. C’était sur la verte pelouse des Invalides. Nom très puissant quand il s’agit de se lever, l’ironie sémantique ouvrant parfois des abîmes…
L’histoire : nous touchions la onzième heure du soir, il y avait école le lendemain. D’obscures raisons me font débarquer ici; peut-être une fille à retrouver et quelques clopes à taper. Ils sont une centaine assis sur un carré de pelouse.  Ils protestent en silence, à l’aide de Kronenbourg tièdes. Point de fourches ni de matraques, point de slogans ni de cris, aucun appareillage médiatique. À peine ce bibelot de mégaphone qui fait une voix rauque. Voilà l’échec promotionnel. Le bide du bide, sans recettes ni profits. Et pourtant : de cette orchestration boiteuse et trébuchante, s’est dégagée une efficience d’un tout autre niveau.  Invalide pour ce qui est du ressort du communicant, certes,  mais d’une authentique agilité qui fait se cogner les âmes par le fond : une jeune fille, mégaphone en main, laisse résonner ces mots : « sur le chemin charnel, sur le chemin raboteux du salut, sur la route interminable ». C’est Péguy, et sa petite fille Espérance.  Nous sommes assez proches de la nullité communicationnelle, mais l’on célèbre des épousailles : l’union entre ce qui mobilise et son mode d’expression.  Avec son phrasé qui a l’air d’un labour patient et fécond, quoi de mieux que le si charnel Péguy ?
En effet, que viennent dire ces jeunes : l’homme et la femme et leur fécondité. Ils ne viennent pas tant penser leur différence à coups d’argumentaires que chanter leur mutuelle ordination, les mains vides. De ce fait, pour psalmodier le mystère, préférable est le chant plutôt que le cri, le poème plutôt que le slogan. Remarquez une chose : plus l’objet dont vous parlez est grand, plus les moyens de le dire appellent le dépouillement. Il y a là une constante : la promotion d’un dentifrice emprunte tout au spectacle, elle doit hurler son existence et non simplement la dire. Au contraire, les objets les plus hauts se livrent dans l’intime.  Ainsi, faites un show Son et Lumière sur l’espérance et vous n’en aurez au mieux que parodié les signes extérieurs. Ce serait vouloir peindre un bouquet de lys en étalant de la merde.
Que faisaient nos aïeux pour s’insurger ? Courageux, ils construisaient des barricades et en abattaient d’autres. Leurs voix devaient s’élever quand les nôtres doivent désormais creuser. Peut-être l’ont-ils compris, ces amis qui le soir se rejoignent. Ils ont appelé cela la nuit des veilleurs, et la labourent d’un inaudible chant. C’est à peu près cela l’espérance, un pèlerinage de la lumière à travers la nuit, et Péguy leur va si bien : « Ô ma nuit à la grande robe- Qui prends les enfants et la jeune Espérance-Dans le pli de ta robe.»  Avec leur incapacité à se faire entendre, ils ont les signes de modernes invalides : non plus cul-de-jatte et pieds-bots, mais fond-de-l’âme et mains-vides. Et si ce n’est plus la mer immense d’hommes et de femmes des derniers rassemblements, c’est pour laisser place au ruisseau qui file entre les pierres et qui appelle le (vrai) débordement. Ils sont invalides, mais leur âme court comme l’eau claire entre les roches. On les dit conservateurs et fixistes, mais Philippe Muray cognerait d’un bon : « que pourrait-on vouloir conserver d’un monde qui est maintenant bien au-delà de toute décomposition ? »[2. Désaccord parfait, épilogue, février 1998.] . C’est là le mystère de notre époque : « Le monde est détruit, il s’agit désormais de le versifier »[3. Minimum Respect, Avant-propos.]

*Photo : Mon_Tours.

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