Je ne sais pas si la France est veuve. En tout cas elle est orpheline. Une personnalité remarquable va dorénavant lui manquer.


On pouvait ne pas aimer VGE mais une forme d’admiration lui était acquise même de la part de ses pires ennemis. Il a été un monument distingué de notre vie politique, aussi décisif par ses actions que par son influence. Chic, un zeste snob, content de lui et de ses capacités tant vantées, il était plus fort que toutes les caricatures auxquelles on a cherché à le réduire.

Son intelligence limpide, lumineuse, sachant expliquer, avec une rationalité brillante et ordonnée qui était son atout principal, n’a pas cessé, tout au long de son immense carrière, de combler les Français. Il a eu le courage de ne pas s’effacer après l’échec de 1981. Il paraissait, il s’exprimait et d’un coup l’obscur se dissipait et avec une assurance royale, il développait une argumentation qui, si elle ne convainquait pas, intimidait. On n’était pas obligé de contester la haute estime qu’il avait de lui-même. Elle n’était pas injustifiée.

Pourtant, le « oui mais » si célèbre qui a au moins partiellement causé le départ du général de Gaulle, pourrait également lui être appliqué. De la même manière que, s’il avait dénié à François Mitterrand le monopole du cœur, il avait pu lui-même parfois donner l’impression d’en manquer. L’esprit semblait dominer la sensibilité, et la certitude de n’avoir personne à sa hauteur donnait à ses attitudes même les plus sincères un tour affecté, alambiqué, peu naturel. Il donnait l’impression de se pencher sur le peuple et faute de savoir que « l’Histoire était tragique » selon le reproche que lui faisait de Gaulle, il projetait sur la France et le monde un regard teinté de l’optimisme que suscitait le réel chez lui quand il s’en mêlait. Rien de ce qui était sombre ne pouvait être giscardien.

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Il pouvait susciter un agacement sans pareil non seulement par ses actions ou ses abstentions – certains ne lui ont jamais pardonné le regroupement familial ou son refus de gracier Christian Ranucci – mais au-delà d’elles. Par ses afféteries, ses préciosités, sa volonté de surprendre à tout prix, de ne rien faire comme tout le monde. Il aurait été capable, par esthétisme, de faire advenir la révolution et il aurait été sans doute prêt à multiplier les bouleversements pour notre pays, tant l’immobilisme était frappé du péché de ringardise et le mouvement d’une aura intrinsèque.

Sa plus grande force, sa modernité. Il avait fait radicalement bouger les lignes pour la jeunesse et les femmes avec l’IVG.

Sa plus grande faiblesse, sa modernité. À force de fuir l’ordinaire, il en oubliait qu’il aurait été très doué pour lui. Il s’abandonnait trop à une sorte de clinquant raffiné qui rendait d’autant plus ridicules ses accès de démagogie qui ne lui allaient pas du tout.

Mon regret est qu’à cause de la trahison de Charles Pasqua et de Jacques Chirac, il ait été battu en 1981. Je suis persuadé que dans le cadre d’une délibération lucide avec lui-même, il aurait gommé ses erreurs, amplifié ses dons, porté à l’excellence sa vision internationale, été un phare européen. Il soutenait avoir été un grand président: en tout cas il le serait devenu.

Il est unique. Des êtres trop rares, pourvus de tant de qualités, dépassent de très loin les jugements habituels. Parce qu’ils ne sont pas communs, ils échappent au couperet du mépris ou de l’oubli.

Valéry Giscard d’Estaing: mais… oui !

Le regard libre d’Elisabeth Lévy

Au micro de Sud Radio dans la matinale, Elisabeth Lévy estime que VGE est en quelque sorte l’ancêtre de notre startup nation. Mais elle estime surtout que la France rejette en grande partie l’héritage de Giscard aujourd’hui.

Regardez:

« Giscard, c’est aussi le président de nos derniers jours heureux. Pour ce qui est du politique, il incarne la droite libérale, orléaniste, anti-gaulliste. On ne parlait pas encore de mondialisation heureuse mais dans le fond, il est un peu l’ancêtre de la start-up nation. La plus grande critique que je ferai à Valéry Giscard d’Estaing, c’est son européisme, la chimère supranationale. L’idée du couple avec l’Allemagne me paraît aussi être une faribole, car c’est en réalité le rapport de force qui décide, pas l’amour. Je m’étais laissée entendre qu’il avait dit en 2005, après le « Non » au référendum: « Ce n’est pas grave, on fera voter les Français jusqu’à ce qu’ils disent oui ». C’est un homme d’une grande intelligence, un lecteur incroyable, mais aujourd’hui la France rejette en grande partie l’héritage giscardien: la mondialisation heureuse, les frontières ouvertes, et je ne vous parle même pas du regroupement familial! »

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Philippe Bilger
Magistrat honoraire, président de l'Institut de la parole, chroniqueur à CNews et à Sud Radio.
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