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Valentin le ressuscité: l’expo de l’année

Valentin le ressuscité: l’expo de l’année
Judith et Holopherne, Le Caravage, 1599. Ce thème deviendra un des sujets favoris des artistes caravagesques et tout particulièrement du Valentin.
Judith et Holopherne, Le Caravage, 1599. Ce thème deviendra un des sujets favoris des artistes caravagesques et tout particulièrement du Valentin.

Si vous ne devez voir qu’une exposition cette année, il faut vous rendre sans hésiter à la rétrospective Valentin de Boulogne au Louvre. Cet artiste caravagesque, actif à Rome au début du xviie siècle, est le premier grand peintre français par la chronologie. Il est aussi le premier, ou l’un des tout premiers, toutes époques confondues, par le génie. L’exposition a d’abord été présentée à New York où le public américain a, semble-t-il, été époustouflé par ce peintre que peu connaissaient. Les lecteurs de Causeur ont, quant à eux, déjà eu l’occasion de s’arrêter sur Le Valentin dans un numéro précédent[1. Causeur no 16, septembre 2014, p. 88.]. Il s’agit donc de comprendre pourquoi cet immense artiste a été si largement occulté et pourquoi il refait surface à présent.

La première raison est certainement que Michelangelo Merisi, dit le Caravage (1571-1610), est l’arbre cachant la forêt du caravagisme. Il accapare les recherches, les publications et l’attention du public. Il faut cependant remettre cet artiste à sa juste place. D’abord, il convient de faire la part du romanesque résultant d’une vie où se conjuguent rixes, homosexualité et crime. Ensuite, rappelons que, durant l’essentiel de sa carrière, Caravage produit des scènes de genre et des œuvres de format moyen qui n’auraient jamais eu en elles-mêmes un grand retentissement. Longtemps il n’est qu’un peintre du xvie siècle tardif parmi d’autres. Tout change à partir de 1600, quand il accède à des commandes ecclésiastiques. Il réalise alors de grandes compositions où des éclairages crus désarticulent la compréhension rationnelle du monde et lui substituent une vision de l’humanité particulièrement tragique, violente et érotisée. C’est le cas, en particulier, de l’inoubliable Martyre de saint Matthieu qui inaugure le grand Caravage. Cette période féconde et décisive s’étale sur moins de dix ans. Ensuite, tout à la fin de sa vie, Caravage fuit dans le Sud et on est très surpris d’observer que le niveau de sa peinture baisse. Ses dernières compositions, conservées à Syracuse, comme sa Résurrection de Lazare, paraissent plus faibles et presque académiques.


Valentin de Boulogne par Sébastien Allard par louvre

Il ne faut pas voir en Caravage un maître suivi de pâles épigones, mais plutôt un précurseur. Le début du xviie italien connaît, en effet, un foisonnement artistique extraordinaire. On pourrait parler de « Renaissance » si le terme n’était pas déjà pris pour qualifier la période précédente. Dans le paysage, on trouve d’abord la famille des caravagesques au sens strict. Ces artistes relativement nombreux ont notamment[access capability=”lire_inedits”] en partage un goût marqué pour l’irruption de lumières contrastées dans des atmosphères de ténèbres. Deux figures dominent : celle de José de Ribera (1591-1652) et celle du Valentin de Boulogne (1591-1632). On trouve aussi, à la même époque, des artistes relevant d’autres sensibilités, mais ayant intégré à leurs œuvres une dose plus ou moins importante de caravagisme. C’est le cas par exemple de Guido Reni (1575-1642), Bernardo Strozzi (1581-1644), Massimo Stanzione (1585-1656) et le Guerchin (1591-1666). Tous ces artistes ont des personnalités singulières et des styles puissants qui, bien souvent, n’ont rien à envier au Caravage, même s’ils sont moins connus du public.

Le Valentin se distingue par trois caractères importants. D’abord, il a une compréhension particulièrement aboutie de la lumière. Il en fait une sorte de grâce imprévisible arrachant des morceaux du monde à l’obscurité chaotique où il se perd. Ensuite, en méditant sur la peinture vénitienne, il accède à une picturalité puissante, riche en transparences et vibrations, là où Caravage en reste souvent à une facture un peu plate. Enfin, le Valentin a une vision très personnelle de l’existence, imprégnée de noirceur. La vie pour lui est morne par défaut, juste ponctuée de temps à autre par des fulgurances. Ses personnages ont fréquemment le regard triste et la bouche entrouverte. Ses contemporains ne s’y trompent pas. Le Valentin est considéré à Rome comme l’un des principaux artistes de son temps.

La Judith et Holopherne

Ce tableau conservé à Malte est une des dernières œuvres du Valentin. Il n’est cependant âgé que de 37 ans. La peinture se réfère à un épisode des livres deutérocanoniques (deuteros = secondaire) de l’Ancien Testament catholique, le texte étant jugé apocryphe par les autres traditions. Il raconte comment une belle et jeune veuve, Judith, aidée de sa servante, écarte la menace d’une invasion assyrienne en séduisant puis en décapitant le général ennemi, Holopherne. Cette histoire est traitée par de nombreux artistes caravagesques. Caravage lui-même en produit une version aux alentours de 1598. La Judith de Caravage et celle du Valentin sont donc séparées par seulement trente années. Il est tentant de faire la comparaison. Difficile de ne pas voir l’éclatante supériorité du Valentin. La facture, relativement plate chez Caravage, a chez le Valentin un lyrisme vibrant, mais contenu, qui en fait le digne héritier des Vénitiens. La composition en frise de Caravage présente des personnages caricaturaux et peu crédibles. Celle du Valentin, plus resserrée, est d’une simplicité racinienne. Holopherne, renversé, a une pose stupéfiante, à la fois bestiale et humaine jusque dans la pilosité. Mais c’est surtout avec la figure de Judith que le Valentin exprime sa sensibilité mélancolique. Contrairement à la plupart des Judith, la sienne n’est ni sadique, ni cruelle, ni effrayée par l’horreur des circonstances. Elle est morne et songeuse. Elle a un beau visage triste, presque inexpressif. Elle semble tout entière habitée par un rêve. Avec sa grande épée, elle tranche la tête d’Holopherne comme une boursouflure grotesque, une inutile et géante verrue. Elle est un ange du désencombrement ! Pour le Valentin, le salut paraît synonyme de désencombrement. Chacun, en regardant ce tableau, peut y retrouver quelque chose de sa propre vie. Rares sont les peintures qui en un flash visuel vous communiquent cette sorte de compréhension instinctive de l’existence.

Dans ce contexte, on lui commande une grande composition pour Saint-Pierre de Rome. Il s’agit d’un Martyre de saint Processe et saint Martinien. Les visiteurs comparent aussitôt cette peinture au Martyre de saint Érasme réalisé par Poussin et présent dans les mêmes lieux. Si l’on reconnaît à ce dernier du talent pour le dessin, beaucoup ont le sentiment qu’il s’agit d’un talent sec et scolaire. La préférence de nombreux amateurs va au Valentin pour sa picturalité et son tragique. Son œuvre se comparerait plus volontiers avec L’Ensevelissement de sainte Pétronille du Guerchin, l’une des toiles emblématiques de cette époque. Poussin devient cependant la figure tutélaire de la peinture française, tandis que Le Valentin constitue pour beaucoup une référence alternative. Il devient à Poussin ce que Delacroix sera à Ingres, une incarnation de la verve picturale face au froid académisme.

Le Valentin laisse une soixantaine d’œuvres dont la moitié sont exceptionnelles. Les occasions d’en acquérir sont rares, mais Mazarin, Louis XIV et Louis XV les collectionnent. La gloire du Valentin persiste jusqu’à la fin du xixe, bien que peu de ses tableaux soient présents en France.

Au xxe siècle, le Valentin tombe dans un relatif oubli. Bizarrement, c’est un artiste caravagesque mineur et provincial qui va prendre la vedette, Georges de La Tour (1593-1652). Ce peintre qui ne voyage pas en Italie adopte un caravagisme de seconde main auprès des Flamands. Actif à Lunéville, en terre d’empire, il est remarqué et étudié à partir de 1915 par Hermann Voss (1884-1969). Cet historien de l’art est aussi une figure importante du nazisme. Représentant spécial du Führer pour la constitution du musée de Linz, il prend part à haut niveau aux spoliations et à la lutte contre l’art « dégénéré ». Une exposition Georges de La Tour est organisée à Paris en 1934. Ses effets de lumière et son goût du pittoresque peuvent paraître un peu faciles, mais ils séduisent le public qui y voit un artiste typiquement français. Une autre rétrospective a lieu en 1972. On édite même des timbres. La Tour connaît ainsi une étonnante popularité qui occulte en grande partie celle du Valentin jusqu’à nos jours.

C’est donc à la redécouverte d’un des plus grands artistes de l’histoire que nous convie le musée du Louvre. Il semble que les esprits soient mûrs, à l’heure où une nouvelle peinture figurative naturaliste prend son essor international. C’est peut-être un signe des temps.

 

À voir absolument : Valentin de Boulogne, musée du Louvre, jusqu’au 22 mai (rétrospective jumelée avec une exposition Vermeer et les maîtres de la peinture de genre).[/access]

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est écrivain. Dernier ouvrage paru : Précipitation en milieu acide (L'éditeur, 2013).

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