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Vacances pour tous, mais tourisme pour personne


Vacances pour tous, mais tourisme pour personne
Des vacanciers profitent de la mer par une journée ensoleillée aux Sables-d'Olonne, dans l'ouest de la France, le 22 juillet 2026. © Sebastien Salom-Gomis/SIPA

L’équation insoluble d’Alternatives Économiques


Alternatives Économiques, ou Alter Eco pour les intimes. Il est possible que certains d’entre vous méconnaissent ce titre de presse. Ce serait un tort immense qu’il est grand temps de réparer. Pour les ignares qui n’auraient jamais croisé ce monument de la presse hexagonale, simplifions les choses : c’est un peu La Tribune ou Les Échos, mais pour marxistes. On y trouve le même souci des chiffres, la même rigueur de façade et les mêmes graphiques impeccables. La seule différence est qu’ici, chaque courbe finit toujours par démontrer la même chose : le capitalisme est toujours coupable de tout, et il faudrait beaucoup plus de fonctionnaires pour en corriger les sempiternelles déviances.

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Bien sûr, ce journal est une coopérative de salariés, financièrement indépendante (comme on le verra), adossée à une société civile de lecteurs constituant une paroisse militante. Tous les paramètres sont réunis : le titre a tout du journal qui se regarde vertueusement dans la glace. On y croise des éditorialistes qui expliquent fort doctement en quoi la martingale libérale ne fonctionne jamais. Sauf, éventuellement, pour financer leurs propres salaires ? Plus qu’un journal économique, c’est une sorte de bréviaire. Cependant, au risque d’être taxé d’hérésie, il est possible de se poser des questions quant aux éventuelles incohérences de ce bréviaire.

Le touriste, cet ennemi de classe

Un article daté du 26 juillet, m’interpelle particulièrement. Dès le début, l’article de la « une » affiche la certitude bien établie du militant qui a déjà toutes les réponses avant d’avoir posé la première question. Le tourisme, nous dit-on, « a des effets négatifs sur l’environnement, sur le marché locatif, sur les conditions de travail des régions d’accueil ». Il « accélère les inégalités ». Il « fait pression sur les ressources et les écosystèmes locaux ». Bref, le touriste est une nuisance ambulante, se réunissant en une sorte d’essaim en tongs dévastant tout sur son passage : le climat, les loyers, la dignité des saisonniers. Jusque-là, on pourrait presque suivre le mensuel : le surtourisme vénitien, les locations meublées qui vident nos centres-villes de leurs habitants, les emplois précaires du littoral, tout cela mérite effectivement réflexion.

Mais c’est là que le bréviaire se mord la queue de manière spectaculaire. En effet, dans le même article, les auteurs Xavier Lissillour et Iris Lorenzini s’émeuvent du fait que 40 % des Français n’ont pas les moyens de partir en vacances et restent chez eux. Le ton change alors du tout au tout. Ce n’est plus la dénonciation d’un fléau, c’est la révélation d’une grave injustice. Ne pas partir devient une privation, un manque, une fracture sociale de plus à corriger. Comment ? Bah voyons ! Évidemment, par la solidarité nationale, les chèques-vacances, l’aide au départ ou par tout autre moyen que la machine redistributive saura si bien inventer.

Résumons donc la doctrine, pour ceux qui peineraient à la suivre. D’un côté, le tourisme détruit l’environnement, écrase les travailleurs saisonniers et aggrave les inégalités. Mais, d’un autre côté, il paraît indispensable que l’État aide davantage de monde à en faire. Brûler la planète est un scandale si un cadre parisien loue un Airbnb à Lisbonne. En revanche, cela devient une conquête sociale si c’est financé par la collectivité pour un foyer qui n’était jamais parti.

La même « externalité négative », mesurée au même aéroport, change totalement de nature selon qui paie la note. Remarquez bien que le concept n’est pas nouveau : Orwell l’avait baptisé doublethink dans la novlangue (« doublepensée »).

Quand la subvention efface le CO₂

Voilà une physique des externalités qu’aucun manuel de science économique n’était encore parvenu à formaliser. On sent qu’il y a un Nobel à la clé. Piketty et Aghion n’ont-ils pas déjà tracé la voie? On aimerait un jour qu’Alter Eco nous explique, avec ses courbes habituelles, à partir de quel seuil de subventions un vol moyen-courrier cesse d’émettre du CO₂.

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Et c’est là, en refermant l’article, qu’on est saisi d’une puissante bouffée de gratitude. En tant que contribuables, il est en effet rassurant de savoir que nos impôts, via les aides à la presse1, servent à financer une pensée d’une telle rigueur logique au pays de Descartes. Quelle fierté de savoir que, quelque part, dans des rédactions progressistes, des esprits sérieux travaillent d’arrache-pied à démontrer, dans le même numéro, que voyager est une catastrophe écologique et sociale, et qu’il faudrait aider tout le monde à le faire davantage. Longue vie à Alter Eco ! Sans de tels médias, la gauche n’aurait plus personne pour lui expliquer doctement pourquoi elle a toujours tort d’avoir raison, à moins que ce ne soit exactement l’inverse, on ne sait pas vraiment.


  1. Selon une analyse de Public Sénat sur les données 2021, si l’on classe les titres par montant d’aide rapporté à leur diffusion, Alternatives Economiques figure parmi les titres les plus aidés à ce ratio, aux côtés de L’Humanité. En 2024, le montant distribué a été de 113 853 € au nom de « l’aide au pluralisme »… ↩︎


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