Moi aussi, je préfèrerais qu’Ingrid Betancourt soit libre. Moi aussi, la simple idée de son calvaire me glace d’effroi. Moi aussi. Comme Nicolas Sarkozy, Bertrand Delanoë, Julien Dray, François Fillon et les autres. Comme les onze femmes du gouvernement qui, bravant le ridicule avec un courage admirable, ont enregistré des messages de soutien platonique à la captive. Comme les dizaines de milliers de pétitionnaires et militants plus ou moins actifs de la cause. Car « Ingrid », comme l’appellent désormais des tas de gens qui ne la connaissent pas, est devenue une cause. Et même une « cause nationale », comme l’a proclamée notre président sans susciter la moindre réserve – bien au contraire. Tout Paris s’est bouché le nez quand il s’est agi de remercier Khadafi qui, après tout, avait bel et bien renoncé à son programme nucléaire et libéré les infirmières bulgares. En revanche, la politique ingridienne de Nicolas Sarkozy est l’objet de toutes les approbations : il fait des mamours à Chavez ? Excellent ! Il se déclare prêt à aller la chercher lui-même – avec ou sans les dents ? Epatant !

Il faudrait être inhumain pour ne pas souhaiter la libération d’une femme détenue dans d’aussi atroces conditions, n’est-ce pas ? Alors, n’écoutant que les élans de notre bon cœur, nous jurons de « tout faire » pour libérer Ingrid. Oui, moi aussi, je la tutoie : depuis qu’elle est détenue dans une jungle lointaine, ne sommes-nous pas tous devenus ses amis intimes ? D’ailleurs, elle le mérite : grâce à elle, sans rien faire, sans bouger une fesse, nous voilà tous des « gens bien ». Des résistants ! Qui voudrait être en reste ?

Un portrait géant de la prisonnière est hissé sur le parvis de l’Hôtel de Ville de Paris. Entre Césars (de cinéma) et Victoires (de la musique), le showbiz « se mobilise » et les intellectuels « s’engagent ». Déjà dans les théâtres municipaux parisiens on lit solennellement sa lettre – en attendant qu’elle soit inscrite au programme de CP ! Sous la houlette de Elle, l’hebdo qui n’en rate pas une (bonne cause), toutes les niches du people sont mises à contribution. De Marc Lévy à Julia Kristeva, de Catherine Deneuve à Harry Roselmack, de Ségolène Royal à André Vingt-Trois, chacun sait trouver le mot juste pour « Ingrid ». Il n’y manque qu’un message de soutien des Tokio Hotel pour mobiliser notre belle jeunesse.

« Vous nous êtes proche parce que vous êtes une victime. » Cette admirable phrase, que nous devons à Nathalie Kosciusko-Morizet, résume à elle seule le climat dans lequel baigne l’élite de notre pays à propos de « l’affaire Ingrid » : le pathos gratos.

Que nous soyons odieux avec nos subordonnés, impitoyables avec les faibles, complaisants avec les puissants, peu importe : en affirmant haut et fort combien nous souffrons pour et avec « elle », n’acquérons-nous pas nous-mêmes un statut de victimes ? Femme et otage, madame Betancourt est une victime au carré. La mère de toutes les victimes – ou leur « maman ».

Alors écoutons plutôt Fadela Amara qui, pour l’occasion, a délaissé son cher parler zyva au profit d’une prose gourmée, entre slam et IIIe République: « Pour les filles des quartiers / Vous êtes le visage de Marianne / Parce que vous êtes belle / Mais surtout parce que vous êtes rebelle », déclare-t-elle avec conviction. Ingrid, l’héroïne absente et silencieuse de la Journée internationale de la Femme (j’ai appris, sur France Inter, que Lénine en personne en avait fixé la date). Son visage de suppliciée fût l’icône de cette dénonciation rituelle autant qu’annuelle de toutes les méchanteries faites aux femmes des origines à nos jours.

D’accord, j’exagère. Que le combat pour la libération d’Ingrid Betancourt soit marqué par quelques boursouflures n’enlève rien à sa justesse. S’il y a du pathos, c’est aussi qu’il y a du pathétique. Fanatiques illuminés, seigneurs de la guerre ou droguistes déguisés, les FARC méritent bien que l’on brandisse contre eux les grands principes. Mais en l’occurrence, ce n’est pas contre eux qu’on les brandit ! Avant même d’être proclamée « cause nationale » dans notre beau pays, Ingrid Betancourt était – est reste – l’enjeu d’un affrontement politique et militaire entre un Etat soutenu par les USA et une organisation terroriste (selon les critères de l’Union européenne et du bon sens.) Cet affrontement nourrit la tension dans toute la région. Mais vous me direz, la Colombie, c’est loin et c’est compliqué…

Quoi qu’il en soit, l’opinion française a bien compris une chose : on peut faire pression sur le président Uribe plus facilement que sur les FARC. Et en plus, c’est lui le bad guy, celui qui refuse toute négociation… En abattant le numéro 2 des FARC, sur territoire équatorien de surcroît, n’a-t-il pas salopé d’un coup tous les efforts généreux déployés par le président Chavez ?

Ce n’est pas moi qui m’opposerai à l’idée que la France ait une politique étrangère. Encore faudrait-il qu’elle soit fondée sur une appréciation vaguement lucide des rapports de force et des intérêts nationaux plutôt que sur des élans médiatico-humanitaires. En faisant de l’ »ingridisme » l’alpha et l’omega de notre diplomatie locale, nous ne sommes pas sûrs du tout de hâter sa libération… Ce dont nous pouvons être certains en revanche, c’est qu’en jouant à ce jeu, la France prend parti à l’aveuglette dans un conflit dont elle ne détient pas les clés. Est-ce bien raisonnable ? Les droits de l’homme ne sont pas une politique, écrivait Marcel Gauchet en 1980. Les larmes d’enfants et de ministres non plus.

Au moins dans le monde réel ; mais tout le monde a le droit de déménager…

NB. Cette excellente chute et un certain nombre de perles – merci pour le pathos gratos – que les lecteurs avisés repèreront dans cette nouvelle version sont dues à Basile de Koch qui a été bien plus qu’un simple relecteur. Qu’il soit remercié pour ce talent rare et les heures nocturnes consacrées à ce texte. EL

Lire la suite