Ça va vite, très vite. Il y a quelques jours, Nicolas Sarkozy a été fait chanoine (Ah bon ! Qu’est-ce que ça lui fait ? Quel gamin ! Quel amour des breloques et des réceptions !). Hier il était à Kaboul. A cette allure-là, on hésite à évoquer, deux semaines après qu’elle a pris fin, la visite officielle du Bédouin qui planta sa tente rue de l’Université et qui, durant une semaine, a amusé, étonné, consterné les Français et leurs dirigeants. Encore une fois, notre président semble avoir su gérer ses débordements et improvisations : les Français, qui ne sont pas amoureux de Kadhafi, se sont sans doute dit que ce qui était ridicule ne pouvait pas être grave. Avaient-ils raison ? Cette « visite d’Etat » était-elle une honte ? Kouchner, champion de l’humanitarisme compassionnel, était-il en droit de se plaindre quand on lui mettait sous le nez le coût des bonnes œuvres ? Les « contrats » (pétroliers, nucléaires, militaires) étaient-ils le fond de l’affaire ? Existent-ils vraiment ? Etait-il de bonne diplomatie d’inviter Mouammar pour le faire injurier par le quart du gouvernement et snober par la moitié ?

Laissons ces grandes questions pour ne nous intéresser qu’à une formule du dirigeant libyen interviewé par Pujadas pour France 2. « Pensez-vous instaurer bientôt la démocratie dans votre pays ? » Réponse : la démocratie n’a pas lieu d’être en Libye puisque le peuple se gouverne lui-même et que le « Guide » n’a rien à décider. On a crié au stalinisme. Il y a certainement de cela dans la pratique comme le montre le sort des infirmières bulgares, mais Kadhafi ne parle pas de dictature du prolétariat, il évoque une société en pilotage automatique où le peuple vit selon ses croyances et ses coutumes.

Rappelons-nous à ce propos que le régime de la Libye est islamique et que, comme le montre brillamment et savamment Rémi Brague, le principe d’un tel régime, à travers une sharia directement dérivée, selon la doctrine, de l’enseignement du Prophète, est « un pouvoir politique exercé par Allah lui-même ». Donc, en Islam, le pouvoir politique ne devrait pas exister. C’est pourquoi, montre Brague, l’idée, communément admise, d’une confusion du politique et du religieux en islam, est profondément inexacte. D’un côté, comme l’a relevé Khadafi, la communauté politique, le peuple, a peu de légitimité à critiquer le pouvoir, mais de l’autre côté, celui-ci n’est guère qualifié pour gouverner. Dans les faits, historiquement, ce qui frappe est la difficulté d’être de l’Etat en terre d’islam, ou du moins la faible portée de son action. Les régimes musulmans ont pu être d’habiles conciliateurs ou de glorieux conquérants, ils n’ont pas été révolutionnaires, sinon par imitation de l’Occident ou réaction à son influence. La « révolution islamique » est une expression inventée récemment, pour couvrir en fait une contre-révolution, une réaction à la nouveauté venue d’Europe. En Islam, contrairement à certains fantasmes européens, on ne trouve guère de théocraties sur le mode byzantin (le temporel et le spirituel dans les mêmes mains) mais une alternative entre une religion dont la tyrannie s’exerce directement, de manière coutumière, et des dictatures d’autant plus brutales qu’elles n’ont pas d’autre fondement que la force..

Les pouvoirs islamistes dont Kadhafi nous a livré non pas la description mais la formule, n’évoquent ni Innocent III ni Pierre le Grand, ils font plutôt penser à la chefferie traditionnelle selon la description classique de Pierre Clastres : là aussi le chef est un « guide », il parle, il parle sans cesse pour dire que rien ne change et que rien ne doit changer. « Vide, le discours du chef l’est justement parce qu’il n’est pas discours de pouvoir : le chef est séparé de la parole parce qu’il est séparé du pouvoir. (…) ce n’est du côté du chef que se trouve le pouvoir (…) Un ordre, voilà bien ce que le chef ne saurait donner. » Aussi déconcertante soit-elle, nous aurions intérêt à essayer de comprendre l’idéologie de ceux que nous invitons.

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