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Un bon repas peut parfois remplacer un cinéma

Un bon repas peut parfois remplacer un cinéma

Gil Mihaely. L’art de bien manger serait-il devenu, comme la culture au sens « étroit » du terme, réservé à une élite ?

Périco Légasse. Pour 85% des Français, l’alimentation obéit au cycle suivant : primo, l’agriculture industrielle produit de la malbouffe que le réseau agro-alimentaire transforme en produits de grande consommation; deuxio, la publicité télévisée assure la propagande de ces produits auprès du consommateur dont le « temps de cerveau disponible », si cher à l’ex-PDG de TF1, est vendu à la marque ; tertio, la grande distribution met ces produits à la portée de tous. Pour résumer, les masses se nourrissent de marques vues à la télé et vendues en grandes surfaces. La République française ne peut tolérer cela sans renier ses fondements. Les citoyens naissent libres et égaux en droits alimentaires.[access capability=”lire_inedits”]

Vous ne répondez pas ! Alors que des milliers de gens perdent leur emploi, le « bien-manger » n’est-il pas un truc de riches ?

Il faut faire des choix dans la vie. Nos compatriotes doivent comprendre que la qualité de notre existence dépend aussi de la qualité de ce que nous mangeons. On peut s’émanciper de la pub et ne pas tomber systématiquement dans les pièges du consumérisme capitaliste en achetant tout et n’importe quoi. On peut préférer un bon aliment à un loisir, un vêtement ou un gadget qui ne sont pas indispensables, et même, de temps en temps, remplacer un bon repas par une séance de cinéma.

Admettons… Quoi qu’il en soit, si le compte à rebours ne nous laisse pas plus de dix à quinze ans, n’est-il pas trop tard ?

Même si les dégâts sont considérables, il n’est jamais trop tard. Je le répète, les gens peuvent cesser d’être des machines à consommer pour redevenir des citoyens − donc des consommateurs responsables. La loi du marché néolibéral, c’est : on te donne un salaire pour que tu le dépenses selon les besoins du système. Quand je fais mes courses à Auchan, je vote Auchan, quand je vais à Carrefour, je vote Carrefour, avec tout ce que cela induit comme conséquences sociales, économiques et politiques. L’humanité n’est pas condamnée à cette fatalité. « Les Français sont des veaux », disait le général de Gaulle. Eh bien refusons de finir en côtelettes. Être français, c’est aussi voter avec sa bouche.

Vaste programme…

Raison pour laquelle il faut s’y attaquer sans tarder. En commençant par rétablir l’élément de base qui est le repas familial, moment d’échange et de transmission entre générations. On mange de plus en plus seul, et l’industrie agroalimentaire encourage ce comportement avec le packaging individuel. Certes, on ne reviendra pas au déjeuner en famille, car celle-ci est dispersée durant la journée, mais le repas du soir est le moment idéal pour transmettre des connaissances, des expériences, des valeurs et des savoirs, discuter ou débattre, autour de plats préparés avec amour à base d’aliments qui vous racontent une histoire. Le repas est un forum culturel et un lieu d’apprentissage de l’art de bien vivre ensemble.

L’individualisation de la société et la crise de la famille nucléaire en Occident, avec la multiplication des célibataires, des divorces et des familles décomposées plus que recomposées ont précédé la destruction du repas familial. L’industrie en a pris acte…

Oui et non : l’individualisation de la société et l’industrialisation de l’alimentation, également entretenues par la télévision et la grande distribution, se sont déployées simultanément et se sont mutuellement encouragées. Et on voit le résultat ! J’ai rencontré récemment des jeunes lycéens qui sont des analphabètes alimentaires. Ils ne pouvaient pas me citer autre chose que des marques, sans savoir s’il s’agissait de viande ou de poisson ! Ils mangeaient du Findus, du Vivagel, de l’Igloo, du Yop et du Nutella et buvaient du Coca ou du Fanta. Formatée aux standards d’une culture industrielle, la jeunesse est devenue du bétail à consommer de la malbouffe. Je n’hésite pas à parler de « génocide culturel ». Voilà pourquoi l’École ne doit pas se contenter d’apprendre aux enfants à lire, écrire et compter : elle doit aussi leur apprendre à manger[1. L’inventeur des « classes du goût », Jacques Puisais, s’époumone à le répéter depuis quarante ans.] ! Sinon, on en fera des barbares.

Vous y allez un peu fort, non ? Ce ne serait pas mal, déjà, et peut-être plus important, sans vouloir vous vexer, de leur apprendre à lire, écrire et compter. Que l’alimentation fasse partie de la culture, soit. Elle n’en est pas pour autant sa composante essentielle.

Et pourtant si, ne serait-ce que parce que c’est la seule activité qui soit partagée par tous. Nous ne pouvons pas être des citoyens, donc pas faire peuple si nous ne partageons pas une éthique de l’acte alimentaire. Pour vivre ensemble, il faut manger ensemble. L’alimentation, aussi, détermine les principes d’une civilisation. Nous sommes les héritiers et les gardiens de la pensée et des arts issus de la civilisation helléno-judéo-chrétienne. Or, celle-ci est fondée sur la physio-sociologie de l’endroit, parfaitement définie par Montesquieu dans sa théorie des climats. Nous sommes donc tout autant comptables de l’art de manger que nous avons reçus.

En ce cas, les immigrés devraient-ils adopter les traditions culinaires françaises ? Que le couscous ou la pizza ne soient pas « français de souche » doit-il leur interdire nos assiettes ?

Ce n’est pas l’immigration qui détruit le patrimoine, c’est le renoncement à soi. Un jeune Maghrébin qui abandonne le couscous pour le McDo subit une régression calamiteuse. Le jeune Bourguignon qui abandonne le McDo pour le couscous fait un progrès phénoménal. L’important n’est pas de préférer la blanquette de veau au couscous, mais de ne pas les opposer, puis de les partager dans la convivialité. Si la cuisine française s’était limitée à son terroir d’origine, nous en serions encore au brouet de racines. Le « génie » culinaire français s’est construit en accueillant et en intégrant les cultures alimentaires de toutes les nations de passage ou de rencontre. Le cassoulet est l’enfant du couscous arabe et du haricot arrivé d’Amérique, et pourtant il est un emblème culinaire national. C’est pourquoi j’ai écrit que le kebab à la française pouvait être le remède aux ravages du McDo-Coca-Cola. Mais aujourd’hui, nous n’intégrons plus, nous nous alignons.

Donc, vous ne dîtes pas : « Le saucisson-pinard, tu l’aimes ou tu le quittes ! », ce qui exclurait de la communauté nationale pas mal de juifs et de musulmans ?

Quelle horreur ! En aucun cas. Je donnerais ma vie pour que mes compatriotes musulmans et juifs puissent continuer à manger halal ou casher, comme cela m’arrive parfois. En conséquence, je ne leur consentirai jamais le droit de m’interdire de saucissonner sur la voie publique : « Touche pas à mon saucisson-pinard !», rituel populaire et convivial libre de toute obédience. La gastronomie française est laïque. Elle a résisté au jacobinisme uniformisateur de la Révolution, ce n’est pas pour édicter ou se voir imposer par une religion, quelle qu’elle soit, des règles normatives. À table, il est interdit d’interdire !

Quelle est la manifestation la plus flagrante de l’américanisation alimentaire ?

Le sucre, ou plus précisément, la réduction de la gamme gustative au sucré, qui est un abrutissement sensoriel infantilisant. Sugar wants you ! Le sucré est le premier goût que découvre l’enfant, avant d’évoluer vers le salé, puis l’acide et, finalement, la plus subtile de toutes, l’amer. De plus, le sucré est addictif, ce qui fait tout son intérêt pour l’industrie. Le sucre est la nicotine de la malbouffe. Le lobby sucrier (betteravier) français en vit et s’entend comme larron en foire avec la hiérarchie de la FNSEA, quand il ne se confond pas avec elle…

D’accord, mais de l’addiction au sucre à la crise de la citoyenneté, le chemin est long…

Pas si long que ça ! En étant un brin caricatural, je dirais que le marasme social, politique et culturel qui frappe certaines catégories de notre population est le résultat de l’équation « sucre + télé ». Panem et circenses, disaient les Romains. « Du sucre et de la télé », répond Big Brother. On drogue la société aux édulcorants pour générer des individus à peine capables de discernement. Alors, vous pouvez trouver cette idée farfelue, mais moi, j’y crois : l’apprentissage de la citoyenneté commence dans l’assiette, à l’École, en famille. Brisons les chaines de la malbouffe et faisons la révolution alimentaire !

Votre combat me fait penser à celui du mouvement « slow food »…

Pas faux ! Le « slow food » a été imaginé par d’anciens gauchistes proches des Brigades rouges qui, assistant un jour à Rome à l’ouverture du premier McDo de la Péninsule, ont décidé d’organiser la résistance à ce qu’ils qualifiaient d’« invasion socio-économique ». Le refus de l’américanisation de la société européenne par la malbouffe est un combat politique. En France, où la grande distribution a pollué les mœurs, ce mouvement a du mal à s’implanter.

Vous êtes complètement obsédé par la grande distribution !

Il y a de quoi ! Dans les années 1980, les digues sont tombées et elle s’est installée partout. Jacques Attali, maître dans l’art de plomber le destin des peuples, préconise l’installation des grandes enseignes en « cœur de ville » − sous forme de petites structures, type supérettes de luxe. Les derniers petits commerces de province tirent le rideau et même l’épicier arabe du coin, qui avait intégré le paysage urbain et perpétué une forme de proximité, est en train de crever. Ce système qui fait miroiter l’abondance restreint le choix en multipliant les besoins. Aujourd’hui, un Français consomme 150 à 200 types d’aliments différents par an. Si rien ne change, dans vingt ans, il en consommera une vingtaine, déguisés par une multiplicité d’emballages et de marques.

Reste que pour vous, il y a deux grands Satans : Bruxelles et Carrefour. Qu’est-ce qu’on fait, on pend quelques eurocrates et quelques grands distributeurs ?

Arrêtez ! Je suis viscéralement confédéraliste européen, mais je ne pardonne pas aux voyous − et je pèse mes mots − qui ont confisqué et violé l’idéal européen avec l’assentiment de l’immense majorité de la classe politique. Puisque cette Europe-là refuse de sauver notre agriculture paysanne, nous le faire sans elle afin de sauver, coûte que coûte, ce joyau qu’est le patrimoine alimentaire de la France. Cela passe par une reconquête du marché intérieur par des produits « français de France ». En dehors des jours d’élection, le citoyen n’a plus de prise sur rien, ni sur l’économie, ni sur le social ou le culturel. Le seul domaine où il peut encore décider de son destin collectif et agir sur sa réalité quotidienne, c’est le libre choix de son alimentation. Commençons par cette Bastille-là, d’autres suivront. La liberté est au bout de la fourchette. À table, citoyens ![/access]

*Photo : Michael.Camilleri

Juillet-août 2012 . N°49 50

Article extrait du Magazine Causeur


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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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