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Illusions et inconvénients de l’asymétrie

Illusions et inconvénients de l’asymétrie
Soldat ukrainien à Kiev, 25 février 2022 © Vadim Zamirovsky/AP/SIPA

Radu Portocală est né et a vécu pendant des années sous la botte de l’occupant soviet-russe. Comme presque tout le monde en Roumanie, les voisins de l’Est lui inspiraient une grande aversion et, en même temps, un besoin de compréhension… Sans battre notre coulpe à l’heure où l’Ukraine est attaquée, reconnaissons que ces trente dernières années, la Russie a été ignorée, d’abord, puis prise pour cible. Ce rôle de paria ne lui convenait pas. L’encerclement militaire, encore moins! La comprendre à temps nous aurait évité d’avoir, maintenant, à la blâmer.


Pendant trois quarts de siècle, l’Occident s’est évertué – sans succès – à comprendre l’Union soviétique et à composer avec elle. Les périodes de détente succédaient aux tensions qui, souvent, étaient des fantasmes plutôt que des réalités. On se faisait peur en invoquant la permanente menace soviétique, mais, aujourd’hui encore, aucune preuve n’a été trouvée pour montrer qu’à un moment ou un autre, le Kremlin avait envisagé d’attaquer l’Ouest. Ici, on faisait des concessions ; là-bas, on se contentait de demeurer impénétrable. Ils savaient tout de nous ; on se contentait, à leur égard, de conjectures et d’approximations.

Après 1991, avec une assurance aussi soudaine que ridicule, l’Occident a choisi de concevoir sa politique envers la Russie se basant sur un certain nombre d’erreurs. Il se mettait ainsi dans la situation de celui qui court dans des sables mouvants. Et qui, ce faisant, se trouve très content de lui-même.

Il a été, d’abord, décidé que la Russie était faible, une puissance de troisième zone qu’il n’y avait plus aucune raison de craindre et que, bien au contraire, il fallait aider pour qu’elle sorte du marasme. Avec condescendance, elle fut même invitée à s’asseoir sur un strapontin à l’OTAN et à l’Union européenne. Nul ne doutait de ses intentions amicales. George Bush Jr., après avoir rencontré pour la première fois Vladimir Poutine, affirma fort satisfait : « J’ai regardé l’homme dans les yeux. J’ai vu son âme. Je l’ai trouvé particulièrement franc et digne de confiance. » La secrétaire d’État Madeleine Albright se montrait, elle aussi, très joyeuse de savoir Poutine à la tête de cette Russie considérée désormais comme insignifiante.

Ils espéraient une marionnette, qu’ils allaient tolérer à la présidence d’un pays voué à devenir une sorte de protectorat américain et, cela va de soi, un marché lucratif. Ce ne fut pas le cas. La sympathie condescendante qu’ils avaient témoignée à Poutine se transforma donc en haine farouche. Bush avait mal lu dans ses yeux. Du jour au lendemain, l’homme devint un autre Hitler. On se mit à le combattre sans trop savoir pourquoi. La méconnaissance de la Russie, l’incompréhension étaient les mêmes que par le passé, et l’Occident s’en flattait presque.

Paradoxalement, contre cette Russie qu’elle tenait pour exsangue l’Amérique décida d’ériger des protections. Ne tenant aucun compte des assurances qu’elle avait données – autrement dit, faisant fi de sa parole – elle poussa l’OTAN dans presque tous les pays ayant appartenu au Pacte de Varsovie. Le « cordon sanitaire » que l’Europe avait installé après le coup d’État de Lénine en 1917, et qui avait ulcéré Moscou, était remis en place. La Russie amie du début des années 1990 devenait une sorte de léproserie qu’il fallait entourer non de barbelés, mais de bases militaires. Et il était demandé aux Russes de s’en accommoder et, surtout, de ne pas s’en offusquer.

Mépriser la Russie, la regarder de haut, l’humilier a été un très mauvais calcul. L’encercler, lui montrant par cela qu’elle était à craindre, a été une preuve de faiblesse occidentale et n’a fait que lui donner envie de briser le siège.

Les exploits russes en Syrie, l’exhibition qui y a été faite de son armement moderne et très performant, ont eu le don de produire, surtout parmi les démocrates américains, Hillary Clinton en tête, une irritation aux accents hystériques. La candidate d’alors à la Maison Blanche et nombre de ses proches semblaient ne vouloir qu’une chose : déclarer la guerre à la Russie et l’effacer une fois pour toutes de la carte du monde.

Pendant ce temps, les États-Unis et leurs alliés ne se privaient pas d’intervenir dans les anciennes républiques soviétiques, essayant de placer à leur tête des hommes qui leur soient dévoués et qui fassent une politique pro-occidentale. Diverses « révolutions » furent ainsi organisées, dont celle de 2004, en Ukraine, la « révolution orange », a eu le plus grand retentissement. Les sources qui affirment que toutes ont été « stimulées » et financées par l’Ouest sont assez nombreuses et diverses pour qu’elles deviennent crédibles. Depuis, dans l’esprit des Américains, l’Ukraine s’est transformée en obsession constante, une sorte d’espace vital qu’il leur faut à tout prix tenir. Son admission dans l’Union européenne et l’OTAN, se disait-on, achèverait d’isoler la Russie, peut-être même de mettre Poutine à genoux – mais nul ne pensait pas que cela risquait, plutôt, de le faire enrager. On avait bien réussi, en bombardant la Serbie pendant des semaines, à lui arracher le Kosovo, son berceau historique ; on pouvait tout aussi bien faire passer à l’Ouest les lieux où la Russie est née.

Nous considérons maintenant que Poutine aurait dû accepter le jeu asymétrique qui lui était proposé, s’y soumettre docilement. C’est faire, une fois de plus, la preuve de notre ignorance face à la Russie. Il nous dit qu’attaquer l’Ukraine était la seule solution qui lui restait. Est-ce vrai ? On ne le saura que dans très longtemps, quand les choses n’auront plus l’importance qu’elles ont aujourd’hui. Pour l’instant, la violence de la guerre est, comme toujours, insupportable. Et de se dire que, sans l’obstination occidentale à vouloir brimer la Russie, elle aurait pu être évitée ne fait qu’augmenter la tristesse, la révolte, la frustration devant le spectacle terrible des chars et des bombes.


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écrivain et journaliste français, né en 1951 en Roumanie, pays dont il fut exilé par le pouvoir communiste en 1977. Il a collaboré dans plusieurs médias tels que RFI , Voice of America, BBC, Le Point , Le Quotidien de Paris, Libération, entre autres.

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