Thilo Sarrazin est un trou du cul ! Ce que de nombreux irréductibles défenseurs de la diversité et de la mixité pensaient tout bas, le député de Die Linke, le parti de l’extrême gauche allemande, l’a dit tout haut. Il l’a même crié sur la place publique, et plus précisément devant la mairie de Dortmund, alors que Thilo Sarrazin y faisait un discours. « Non, rien de rien, non je ne regrette rien… », a ensuite précisé le député dans les colonnes du tabloïd Bild, en ajoutant « Ce n’était pas dans mes notes mais je ne suis pas désolé de l’avoir dit. Tous les racistes, parmi lesquels il faut compter désormais M. Sarrazin, sont des trous du cul ! ». Le député n’a pas froid aux yeux. Condamné pour injure à payer une amende de 1500 euros, convertible en 50 jours d’emprisonnement, il s’est dit plutôt prêt à croupir dans les geôles de l’Etat qui censure la parole, que de payer ne serait-ce qu’un cent. Son parti le soutient.

Pour ceux qui auraient choisi de ne pas le retenir, il convient de rappeler qu’en outre d’être un « trou du cul », au moins dans l’opinion d’un représentant de la gauche de la gauche, Thilo Sarrazin est avant tout l’auteur d’une thèse selon laquelle, loin de contribuer à la prospérité de l’Allemagne les immigrés musulmans auraient, au contraire, précipité son « abêtissement général ». Délayée sur quatre cent pages et vendue à plus d’un million d’exemplaires sous forme d’un livre intitulé L’Allemagne court à sa perte, la thèse de Thilo Sarrazin a également fait de lui un multimillionnaire et un des personnages des plus controversés de la vie publique d’outre-Rhin. Toutefois, la plus controversable de toutes les évidences, pour reprendre la formule d’un célèbre philosophe français d’origine étrangère, semble être l’incapacité des Allemands à saisir une occasion rare pour mener un débat constructif sur l’immigration.

Or, si d’un côté de la scène politique allemande le livre de Thilo Sarrazin ou la personne de son auteur ne suscitent que des propos injurieux, de l’autre ils n’inspirent qu’une rhétorique contradictoire et sournoise. Les interventions d’Angela Merkel en seraient la preuve. Jugeant dans un premier temps les arguments avancés dans le livre « absurdes » et affirmant que « l’intégration ne peut pas signifier une assimilation forcée ou la dénégation des origines culturelles », pour annoncer dans un deuxième temps « l’échec du modèle multiculturel », la chancelière a évité jusqu’à présent de répondre à la question essentielle, à savoir comment réguler l’immigration. Le Président Christian Wulff s’en est tout aussi bien sorti, en déclarant simplement que « l’islam fait partie de l’Allemagne ». Difficile dans ce contexte de ne pas donner raison à l’éditorialiste du Financial Times Deutschland lorsqu’il constate qu’une telle rhétorique « peut s’expliquer, mais ne peut pas s’excuser ». Et ce d’autant plus que Thilo Sarrazin continue à s’adonner à ce que certains journalistes qualifient, faute d’une analyse plus profonde, de « provocation ».

Thilo on air

Thilo Sarrazin n’est pas un orateur particulièrement talentueux. « Hello, this is Thilo Sarrazin », a-t-il dit en guise de présentation lors de son passage sur les ondes de la BBC, fin janvier. En quelques phrases, cet ex-membre du directoire de la Bundesbank a réussi à chauffer son auditoire à blanc. Pour commencer, il a décrété « basée sur les faits », son assertion disant que, contrairement aux musulmans « les Juifs sont très performants ». Et voilà qu’une seconde plus tard, un prénommé Jorg appelait depuis la Basse-Saxe pour dire que si seulement Sarrazin se décidait à fonder un parti, lui le soutiendrait sans hésiter.

Face aux réactions indignées, là, l’impassibilité de Thilo Sarrazin s’est avérée d’une efficacité redoutable. « Chacun est responsable de son propre vocabulaire », a-t-il rétorqué calmement à l’accusation de fascisme. A la question, « comment agir, lorsqu’on se fait insulter dans la rue du fait de porter le voile », posée par une journaliste allemande d’origine turque, sa réponse a été sans équivoque : « Choisir de porter un foulard, c’est choisir de vivre à la marge de la société allemande. Mais vous pouvez toujours aller vivre ailleurs, aux Etats-Unis ou en Turquie. » C’en était assez pour les oreilles chastes et les cœurs vertueux. « Enfin, Monsieur Sarrazin, vous n’êtes pas un expert en immigration ! », lui a lancé un auditeur britannique. Et Thilo de rebondir, « c’est vrai, mais je suis un expert en statistiques ! ».

Les statistiques et le chant du ghetto

En effet, Thilo Sarrazin ne fait bien que des statistiques et que des statistiques financières. Il les a maniées durant toute sa carrière à la Bundesbak. Mais selon une étude publiée par l’Université Humboldt de Berlin il y a trois semaines, une partie au moins des données citées dans L’Allemagne court à sa perte est inadéquate. En d’autres termes, Thilo Sarrazin a sacrifié la vérité scientifiques à une fable politico-sociale.

Une autre étude, celle-la réalisée par l’Université de Duisburg en octobre dernier, a révélé que la proportion de chômeurs est plus élevée parmi les migrants venus d’Europe centrale et orientale, Allemands d’ex-Union soviétique copmpris, que parmi les Turcs. Mais les auteurs de l’étude ne contestent pas le fait que les Allemands d’origine turque sont deux fois plus nombreux que les Allemands « de souche » à vivre des allocations sociales. Et même si la reconnaissance des qualifications universitaires ouvrait à certains diplômés l’accès au marché du travail, la connaissance de la langue allemande, « relativement faible », y compris dans la deuxième et la troisième génération, constitue un obstacle majeur à leur intégration.

Il y a pourtant des exceptions remarquables, du genre à donner de l’espoir et à faire taire tous les manipulateurs de statistiques. Prenons l’exemple du rappeur berlinois Wassiem Taha, connu sous son nom de scène « Pitbull »… Issu d’une famille d’immigrés palestiniens et appartenant à la première génération née sur le sol allemand, Pitbull se fait remarquer dès le lancement de son premier album en 2006. Ayant passé quelques années à composer des chansons sur les meufs, la coke, les bagnoles volées et autres délits, il s’est désormais orienté vers des sujets d’actualité. Dans son « Chant du ghetto », figurant sur le dernier album à paraître dans les jours qui viennent, on l’entend s’adresser à Thilo Sarrazin et en un allemand parfaitement compréhensible : « Ecoute, Thilo ! Nous ne sommes pas complètement différents ! Porter le voile ne revient pas à se museler ! ». Interrogé par Der Spiegel, Pitbull précise : « Sarrazin ne connaît pas le terrain, il ne connaît pas les gens. Il a basé sa théorie sur des statistiques faussées. D’accord, 90% des crimes commis dans le quartier de Neukolln sont le fait des immigrés, mais c’est parce que 90% des gens de ce quartier sont des étrangers ! Et c’est insultant que Sarrazin traite les musulmans de fainéants. » Pitbull a travaillé dès son âge le plus tendre. Avant que ses talents scéniques ne soient reconnus, il dealait dans Berlin. Une intégration réussie emprunte parfois des chemins tordus. L’ennui, c’est que l’histoire de Pitbull est statistiquement non-significative, en tout cas pour pas mal d’Allemands ayant « une bonne connaissance du terrain », pour ne pas dire du terreau.

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