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Taïwan, les élections contre la démocratie ?

Photo : BryanTsai

Ce vendredi 13 janvier, à la veille d’élections présidentielle et législatives, les dirigeants du Parti démocrate progressiste (PDP) ont bon espoir. Le stade de Banqio, au cœur des immenses banlieues du « Nouveau Taipei » qui votent traditionnellement pour le parti au pouvoir, le Kuomintang (KMT), a fait le plein. 80 000 personnes hurlent leur fierté d’être taïwanais et de vivre en démocratie. Les caciques du parti d’opposition se succèdent sur scène, chacun dans son style − rocailleux et méridional pour l’un, hollywoodien pour l’autre, techno typique des docteurs des universités Ivy League dont regorge l’élite taïwanaise pour un troisième. Le rituel démocratique, en plein monde chinois, bat son plein.

Selon les derniers sondages, publiés dix jours avant les élections, les deux principaux candidats sont au coude-à-coude dans les intentions de vote. Le PDP, qui n’a jamais remporté les législatives, rêve de reconquérir la présidence, quatre ans après une cinglante défaite. Le sortant, Ma Ying-jeou, a signé un accord de libéralisation du commerce avec la Chine qui lui vaut d’être apprécié à Pékin, où on y voit la première étape vers l’unification, autant qu’à Washington, où on se réjouit que la tension s’apaise dans le détroit. Face à lui, Tsai Ying-wen, la présidente du PDP, est au contraire hostile à un rapprochement trop rapide avec la Chine. Elle a fait campagne sur les inégalités croissantes qui fracturent la classe moyenne taïwanaise. Au demeurant, les deux thématiques liées : chaque année, les entreprises taïwanaises investissent en Chine plusieurs milliards de dollars… dont est ainsi privé l’appareil productif local.

À Taïwan, les salaires stagnent, la précarité augmente… et l’immobilier explose, dopé par l’argent des nouveaux riches chinois qui, malgré l’interdiction légale, investissent en masse à Taipei, souvent via Hongkong. On retrouve ici la summa divisio entre gagnants et perdants de la mondialisation, bien connue dans nos contrées : les gagnants du rapprochement avec la Chine sont pour une bonne part les descendants des leaders nationalistes qui se sont installés dans l’île après la victoire communiste de 1949, mais ont conservé sur le Continent des réseaux fort utiles aux affaires ; les autres, qui assistent sans en profiter à l’enrichissement rapide des premiers, sont logiquement les plus attachés à l’identité nationale taïwanaise.[access capability=”lire_inedits”] Les mêmes causes produisant les mêmes effets, tous ceux qui manifestent quelque scepticisme quant aux vertus de la coopération politico-économique avec la Chine sont ringardisés par les milieux d’affaires, lesquels ne sont pas peu fiers de leur contribution à l’édification de l’économie chinoise. Ici comme ailleurs, le snobisme est un puissant affect politique.

Le gouvernement n’hésite pas à jouer de la grosse caisse sur le thème « la Chine ou le chaos », expliquant que Taïwan ne peut lutter seule dans la compétition mondiale et qu’avec la crise qui sévit en Europe, aux États-Unis et au Japon, la seule chance du pays est de s’arrimer fermement à la locomotive chinoise. Comme le souligne Franck Muyard, chercheur au Centre d’études français sur la Chine contemporaine (CEFC), un train dont la locomotive est bien moins moderne que les wagons relève de l’hérésie économique. Peu importe, pour une partie de la population, l’avenir, c’est l’Eldorado chinois. Il faut dire qu’en plus de faire bon accueil aux investissements, la Chine absorbe 40% des exportations taïwanaises. Ajoutons que plus d’un million de Taïwanais vivent en Chine et que, depuis l’ouverture de l’île au tourisme chinois, en 2008, 3 millions de Chinois ont visité Taïwan.
Tsai, la candidate de l’opposition, ne dispose pratiquement d’aucun soutien dans les milieux d’affaires locaux, ni d’ailleurs à l’étranger, sinon celui que lui apporte discrètement le Japon, qui redoute la vigueur de l’emprise chinoise sur Taïwan. Elle doit donc, pour sa campagne, se contenter des ressources de ses militants. Son rival, en revanche, bénéficie de la force de frappe du KMT, qui a sans doute perdu, ces dernières années, son titre de parti le plus riche au monde au profit de son vieil ennemi, le Parti communiste chinois (PCC). Désormais, les frères ennemis jouent dans le même camp et stigmatisent à l’unisson l’aventurisme politique d’une opposition qui incarne la voie singulière de Taïwan, tracée par les deux prédécesseurs de l’actuel président, Chen Shui-bian, seul chef de l’État issu du PDP, aujourd’hui emprisonné pour des faits de corruption plutôt obscurs, et Lee Teng-hui, le « père de la démocratie taïwanaise ».

À Banqiao, après plusieurs heures de meeting, le vieux Lee monte enfin sur scène. Il a beau avoir 89 ans et souffrir d’un cancer, son discours électrise l’assistance. « Je vous confie le destin de Taïwan », lance-t-il à Tsai Ying-wen en taïwanais, la langue maternelle de la majorité des habitants de l’île, dont l’usage ne cesse de régresser au profit du très officiel mandarin.

Le lendemain, l’euphorie tourne à la gueule de bois. La peur de la Chine et de l’isolement, l’intérêt économique des classes dirigeantes et leur snobisme mondialiste ont permis à Ma d’être confortablement réélu, avec 51,6% des voix contre 45,6% à son adversaire. Et le PDP reste minoritaire au Parlement, où il passe cependant de 32 sièges à 40 sur un total de 113.
La surprise, cependant, vient du parti de Lee, le très indépendantiste Taiwan Solidarity Union (TSU), qui a obtenu 9% des votes aux législatives, beaucoup plus que ce que lui accordaient les sondeurs. Retour du refoulé nationaliste ? De fait, le PDP a mis en sourdine sa traditionnelle « sinophobie » − de nature exclusivement politique, l’immense majorité des Taïwanais étant ethniquement et culturellement chinois. Par les temps qui courent, s’en prendre à la Chine est plutôt mal vu, et même très politiquement incorrect. Au cours d’un meeting du PDP, un vieux militant qui, en réponse à un journaliste, s’était lancé dans une diatribe sur l’arrogance des Chinois a été brutalement interrompu par le service d’ordre.
C’est qu’à Pékin, on s’impatiente. Les dirigeants chinois n’entendent pas en rester des siècles durant au « consensus de 1992 » : ce modèle de casuistique politique affirmait que Taipei et Pékin s’accordaient sur l’existence d’une seule Chine assortie de « plusieurs interprétations »… Il s’agit désormais de passer à l’étape suivante. Aussi les stratèges les plus subtils du KMT proposent-ils de « dépasser la vieille notion européenne de souveraineté, dont les Européens eux-mêmes ne veulent plus ». En clair, il s’agit de ficeler un arrangement politique avec une Chine de plus en plus puissante, avec la neutralité bienveillante des États-Unis. Peu importe que la population taïwanaise soit massivement attachée à l’indépendance de fait de l’île et à la démocratie. Dans les cercles autorisés de Taipei, qui subissent quotidiennement la pression chinoise, on justifie les renoncements à venir à coup de postures postmodernes décrétant que la nation et la démocratie sont des concepts du passé. Le pire, c’est qu’ils ont peut-être raison.

Lee Teng-hui, l’irrédentiste

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Le destin de Lee est indestructiblement lié à celui de l’île dont il défend opiniâtrement la souveraineté. Né à Taïwan pendant la colonisation japonaise, il a étudié à Kyoto puis intégré l’armée impériale japonaise avant de devenir brièvement membre du Parti communiste chinois en 1946, après le départ du Japon de Taïwan. Il aurait pris part aux émeutes du 28 février 1947, durant lesquelles les Taïwanais ont violemment affronté les membres du Kuomintang (KMT), au pouvoir, qu’ils considéraient comme des envahisseurs : la répression fit de 10 000 à 30 000 victimes.
Après des études aux États-Unis, Lee devient un spécialiste reconnu de l’agriculture à Taïwan. Dans les années 1960, il est coopté par le KMT dont il finit par prendre la tête avant de devenir le premier président taïwanais élu au suffrage universel. En 2000, il est exclu du KMT qui a opéré un retournement tactique, misant sur le rapprochement avec l’ennemi communiste pour réussir par la paix ce qu’il a échoué à obtenir par la guerre : l’unification de la Chine. À partir de ce moment-là, il est la figure tutélaire de l’opposition et l’incarnation de l’indépendance taïwanaise.

Peu de gens savent que Lee s’est converti au christianisme en 1961. En 1994, alors qu’il était président, il n’a pas hésité à se présenter comme un Moïse asiatique guidant son peuple au-delà de la mer Rouge − en l’occurrence le détroit de Taïwan − à l’abri de la tyrannie du pharaon chinois, afin d’y bâtir un nouveau pays. La guerre civile est une guerre des dieux opposant le Léviathan chinois au Dieu libérateur judéo-chrétien. Pékin découvre, en même qu’une bonne partie de l’appareil du KMT, que son vieil ennemi le parti nationaliste, pourtant en voie de devenir un partenaire, est dirigé par un séparatiste qui invoque le Dieu des Occidentaux pour saboter l’unité de la nation. On dit que Jiang Zemin, qui dirigeait alors le PCC, piqua une colère mémorable.[/access]

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Février 2012 . N°44

Article extrait du Magazine Causeur


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