A la découverte de L’Inassouvissement, un chef-d’œuvre méconnu de la littérature polonaise


Stanislaw Ignacy Witkiewicz est une des figures majeures de l’avant-garde polonaise avec ses amis  Witold Gombrowicz, Bruno Schulz et Tadeusz Kantor, – lequel fut son metteur en scène. Né le 24 février 1885 à Varsovie, il mit fin à ses jours en 1939, après s’être adonné à la littérature, au théâtre, à la philosophie, à la peinture et à la photographie.  Connu comme homme de théâtre, il est aussi l’auteur de plusieurs romans, Les 622 chutes de Bungo, L’Adieu à l’automne et L’Inassouvissement, autobiographie hallucinée et uchronie terrifiante. Les éditions Noir sur Blanc ont pris l’heureuse initiative de rééditer ce roman dans la « Bibliothèque de Dimitri », – ainsi intitulée en hommage à Vladimir Dimitrijevic, fondateur des éditions L’Âge d’Homme.

L’Inassouvissement, livre testamentaire contre le « nivellisme »

Witkiewicz se donne la mort au moment où la Pologne semble vaincue, et la civilisation elle-même. Dans L’Inassouvissement, l’avenir est au « nivellisme », autrement dit à la suprême égalité de la mort. Witkiewicz se pose ainsi, une dernière fois, la question de l’individu, au moment où celui-ci est sur le point de disparaître dans la massification.  Qu’est-ce, pour Witkiewicz, qu’un individu ? Rien d’autre qu’un influx de forces contradictoires, un exilé dans son pays lui-même et enfin, pour cet homme qui fut moraliste mais peu moralisateur, un drôle d’individu, une sorte de mauvais sujet, une présence dont la vocation est de tenir ses semblables en éveil.

« La caractéristique du moment, écrit Witkiewicz dans l’Inassouvissement en parlant de la guerre qui vient, c’est que l’âme médiocre, se sachant médiocre, a la hardiesse d’affirmer les droits de la médiocrité et de les imposer partout ». Ce que Witkiewicz nomme le « nivellisme » ne porte pas seulement atteinte à ses goûts ; et il serait trop facile d’opposer le généreux sens commun aux préférences aristocratiques de l’esthète.

Le « nivellisme » est aussi, et surtout, une négation de la nature humaine dans ses nuances. Emprisonné dans un seul temps, dans un seul état de conscience et d’être, nous voici, tel du bétail, ou des rats traqués, livrés à la pire des régressions, au nom du Progrès ou du bien moral.

Les hallucinogènes, les narcotiques et excitants divers dans le roman seront, non des refuges contre le désespoir, mais des clefs ouvrant à divers états de conscience qui aiguiseront, à l’inverse, la lucidité. Pour l’auteur de L’Inassouvissement, sa culture encyclopédique, ses voyages aux confins de l’entendement, loin de le ramener au bercail d’un savoir commun, seront la mise en abîme de son identité.

Requiem pour les derniers hommes

Toute philosophie, nous le savons depuis Nietzsche, est toujours autobiographique. Celle de l’Inassouvissement est un combat dans le désastre, un adieu au monde héraldique où le visible est plus mystérieux encore que l’invisible dont il est l’empreinte. Un adieu au monde complexe, tourmenté et fallacieux qui devra laisser place à un monde déterminé, banal, celui des « derniers des hommes » dont parle Nietzsche, où la conscience réduite à l’utilité sociale se laissera borner par une morale puritaine.

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Avant que cette banalité ne fasse oublier les fastes qui la précèdent, avant « l’oubli de l’oubli » dans lequel vivront des hommes heureux qui, « ne sauront plus rien de leur déchéance », autrement dit avant la bestialisation et l’infantilisation totale de l’espèce, Witkiewicz évoquera donc, dans l’Inassouvissement le grand silence antérieur :« Donc tout existe quand même. Cette constatation n’était pas aussi banale qu’elle pouvait paraître.

En amont de la culture commune « conviviale » et « citoyenne » , avant « l’homme-masse » , Witkiewicz retourne aux ressources profondes de la culture européenne, à l’esprit critique qui laisse entre les hommes et le monde une distance, une attention qui nous rendent à la possibilité magnifique d’être seuls, au lieu d’être voués, de naissance, à cette fusion sociale qui évoque bien davantage la vie des insectes.

L’œuvre de Witkiewicz est, à cet égard, anticipatrice, sinon prophétique ; le « nivellisme », nous y sommes, menacés par la facilité, et « cette sensation de triomphe et de domination qu’éprouvera en lui chaque individu moyen ». L’individu moyen, se concevant et se revendiquant comme « moyen », c’est-à -dire comme agent, sera non le maître sans esclave rêvé par les utopies généreuses, mais l’esclave sans maître, c’est à dire le dominateur le plus impitoyable, le plus résolu, le mieux armé, par sa quantité, le plus administratif, le mieux assis dans sa conviction d’incarner le Bien.

Vacarme silencieux comme la mort

A lire L ‘Inassouvissement on reconnaît l’homme de théâtre, l’espace s’y réverbère dans une sorte de frayeur intersidérale. Un vide métaphysique, un « vacarme silencieux comme la mort », entoure ses personnages. Sur la scène de l’œuvre, deux configurations du passé s’entrebattent. L’une est liée à la forme qui voit les choses comme déjà advenues, réminiscences « de ces instants où la vie contemporaine mais lointaine et comme étrangère à elle-même, rayonnait de cet éclat mystérieux que n’avaient habituellement pour lui que certains des meilleurs moments du passé ».

L’autre est liée à la force de dissolution, de nostalgie mauvaise : « Être un taureau, un serpent, même un insecte, ou encore une amibe occupée à se reproduire par simple division, mais surtout ne pas penser, ne se rendre compte de rien. »  Autrement dit, être parfait, sans péché, sans manque, sans attente, sans transcendance d’aucune sorte. Nous en sommes là. L’heure, selon la formule rimbaldienne, « est  pour le moins très sévère ». L’Inassouvissement de Witkiewicz est une oraison funèbre à des êtres humains téméraires et fragiles, à des êtres humains imparfaits, livrés à l’incertitude et au doute.

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