La bidoche, c’est la bidoche… Et ça commence par une orgie de bidoche. Une viandée a nulle autre pareille. Des steaks de chameaux et de zèbres, du consommé d’éléphant, des galantines d’hippopotame, du saucisson de lion. Des galantines de phoque. Nous sommes au début de l’hiver 1871 et Paris, assiégé par les Prussiens, a faim de viande.

Le ventre de Paris est creux. Alors pour Paris, tout fait ventre. On se presse chez Arthur et Alfred. La boucherie affiche : « Viande de fantaisie ». Une à une, ils sont allés chercher les bêtes de la ménagerie du Jardin des plantes. Clandestinement d’abord, puis avec l’accord de la mairie de Paris, qui sait que de toutes façons, les bêtes sont condamnées à mort pour cause de famine. Les découpeurs, les charcuteurs se feront, avec toute cette viandée animale, des panses en or. De quoi fonder une dynastie bourgeoise comme l’époque, qui sera bientôt belle, les aime.

« La maudite molécule paternelle »

Le temps passe, les années, et les viandards, les bidochards, se feront plus raffinés. Ils jetteront leur dévolu sur une bidoche plus délicate, plus tendre. La chair de leur chair : leurs filles. Au nom de la sacro-sainte propriété bourgeoise, avec un zeste de nostalgie pour l’aristocratique droit de cuissage, les mâles de la famille se serviront dans le cheptel qu’ils ont fabriqué. « La maudite molécule paternelle » dit Sophie Chauveau, l’auteur du livre, empruntant cette formule à Diderot.

Et elle a la vie dure cette « maudite molécule ». Elle se transmet de générations en générations, de mâles en mâles. Jusqu’aujourd’hui. Puisque, on l’aura deviné, c’est aussi sa propre histoire que Sophie Chauveau raconte. Elle dit qu’elle ne peut pas appeler ça un roman. Peut-on faire un roman sur l’inceste une des souillures les plus glauques qui soit ? Eh bien si, elle en a fait un roman. Au sens le plus noble de ce terme. Un fleuve immense et généreux. Une mer dont les lames viennent se fracasser sur les rives déchiquetées de l’enfance.

Robert Merle écrivit autrefois un très grand roman : La mort est mon métier. L’histoire du commandant du camp d’Auschwitz. Un homme assez ordinaire, plutôt simple dans sa vie quotidienne. Tout comme les pères de La fabrique des pervers. Le livre de Sophie Chauveau aurait pu s’appeler : L’inceste est mon métier… Le rapprochement avec Auschwitz ne doit rien au hasard. Voyez ou revoyez Le ruban blanc d’Haneke et vous comprendrez.

Dans ce film, comme dans ce livre, les racines du mal s’étalent dans leur affreuse nudité. Oui, il s’agit bien du ventre fécond dont la bête immonde est sortie. Une phrase de Sophie Chauveau pour laver toutes les saletés du temps. « Jamais je n’ai laissé mes filles pleurer ». C’est beau une mère.

La fabrique des pervers, Sophie Chauveau, Ed. Gallimard.

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Benoît Rayski
est journaliste et essayisteest journaliste et essayiste