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Sollers sans masque

"Agent secret" (Mercure de France) et "Légende" (Gallimard)

Sollers sans masque
Philippe Sollers. Photo: Hannah Assouline

Philippe Sollers sort un roman et une autobiographie. Qu’on l’adore ou qu’on le déteste, il est de toute évidence un des grands écrivains de l’époque…


Deux livres de Sollers sinon rien. Agent secret, autobiographique et illustré de photos touchantes et inédites ; Légende, roman diablement enlevé avec ligne balistique, de nox vers lux, cible Victor Hugo, la voix lyrique en alexandrins inspirés de la littérature face à l’entreprise planétaire yankee de destruction massive de notre culture. Un combat de titans, probablement le dernier de notre très basse époque.

Un dîner à Venise

Sollers, je le connais depuis longtemps. Je me souviens d’un diner léger à Venise, sur les Zattere. Après avoir évoqué Ezra Pound et Céline, Sollers me dit, main baguée vers le ciel : « J’ai la durée pour moi. » Je le revois encore disparaître dans son imper crème, col relevé, fume-cigarette au bec. Il faisait doux, c’était en juin. Peut-être allait-il retrouver l’une des femmes de sa vie, la romancière Dominique Rolin. Sollers avait l’habitude de se rendre dans la Sérénissime deux fois par an, en juin et en septembre. L’incipit de La fête à Venise est un véritable petit poème en prose. « Cette petite planète, par plaques, a son intérêt. » Surtout quand les hordes de touristes ont déserté la ville et que le silence règne sur les canaux. Venise, la nuit, pas mieux. Dominique Rolin meurt en mai 2012. Sollers, appelé Jim dans les romans de Dominique, ne retournera plus à Venise.

Bureau de Philippe Sollers à Paris Photo: Hannah Assouline
Bureau de Philippe Sollers à Paris Photo: Hannah Assouline

Sollers écrit face au Redentore, ou dans l’île de Ré, sa retirance sur les marais salants. Là, il regarde les variations du ciel, le vol des mouettes, la versatilité du vent, l’acacia en fleur. Il se lève à quatre heures du matin, relit la page de la veille, écoute Haydn, Bach, Mozart, quand le ciel reste bas dans sa tête. Du Jazz également. Sollers : « Cette musique est la liberté même, ma liberté. »

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Rester clandestin

C’est le maître mot des confessions de l’agent secret : liberté. Il faut maîtriser l’art de la guerre, c’est-à-dire renforcer ses points forts, avoir du souffle, donc pratiquer la natation dans l’Atlantique, rester clandestin, prendre les chemins de traverse, être contradictoire, mais en apparence seulement, se défier de la foule et des honneurs. Tout petit, sous les fenêtres de l’usine de son père à Talence, il entend : « Joyau au poteau ! » Joyau c’est son nom, ça ne s’invente pas. Il est né en plein front populaire, un 28 novembre. Et puis c’est la débâcle française, si cruellement décrite dans Les beaux draps, pamphlet de Céline, l’exode et la Collaboration avec l’Allemagne nazie. Un passé qui ne passe pas. Et pour cause, la France a perdu le goût de la vérité, par lâcheté. Les parents Joyau sont anglophiles fanatiques. Les caves permettent de se cacher et d’échapper aux Allemands. Aveu de l’écrivain : « C’est depuis ce temps que j’ai appris à me méfier du genre humain. » Et puis le petit garçon très éveillé entend les cris dans la synagogue de Bordeaux. Papon dirige la préfecture. Il ne sera jugé qu’en 1997, condamné et remis en liberté pour raisons médicales. Tout se met en place. La guerre, la défiance, la méchanceté des hommes, l’indispensable brouillage de pistes. Ces mémoires sont très politiques, l’époque l’exige puisque l’amnésie est devenue générale. Sollers revient sur la guerre d’Algérie. Sa réforme pour ne pas la faire. « C’est Malraux qui m’a sauvé la vie », rappelle l’agent secret du temps. Les maladies durant l’enfance l’ont sauvé. L’asthme, les otites à répétition, l’opération de la mastoïdite à douze ans. Sauvé, de l’école, de l’armée, de la société. Apprendre par soi-même, loin des discours officiels des profs, regarder, écouter, voir, humer. Le luxe. Sentir le parfum des femmes. D’abord celui de sa mère, « très belle et son parfum sent très bon », ses tantes, ses sœurs, puis l’Espagnole, « basque réfractaire », Eugenia San Miguel, surnommée Concha dans son premier roman Une curieuse solitude (il faut le lire, tout Sollers est dedans, en gestation révélée), puis sa femme Julia Kristeva, et enfin Dominique. « Voilà pour les plus avouables, écrit Sollers, puisqu’elles sont connues, mais maintenant je laisse la liste ouverte aux biographes éventuels. » C’est noté.

Précis de survie par temps de destruction généralisée

Sollers évoque ses rencontres décisives avec les écrivains et artistes, ceux qu’on croit morts mais qui sont plus vivants que les vivants actuels. Citons Jacques Lacan, Georges Bataille, Pierre Guyotat, Roland Barthes (émouvant hommage), mais également Rimbaud, Montaigne, Stendhal, Nietzsche, Shakespeare, Picasso, Bacon, Mozart, Vivant Denon, Casanova et tant d’autres, dans les couloirs du temps et séances médiumniques spectaculaires. Résultat : il convient de lire ce livre comme un précis de survie sur la scène incommensurable de la destruction généralisée. Avec ce mot d’ordre inscrit dans l’un des plus beaux romans de Sollers, Portrait du joueur : « Attaquez à découvert, mais soyez vainqueur en secret… Le grand jour et les ténèbres, l’apparent et le caché ; voilà tout l’art. » Imparable. Comme  la volonté de résister aux hochets de la société mortifère : l’Académie française, la Pléiade de son vivant, etc. Sollers : « Ce n’est pas mon genre. Donc je suis pour les contradictions et la guerre. D’où ma mauvaise réputation en général, très brouillée. »

Photo: Hannah Assouline
Photo: Hannah Assouline

Quand j’ai écrit Sollers mode d’emploi[tooltips content=”1996, Editions du Rocher”](1)[/tooltips], j’ai à peine évoqué David, le fils unique de Sollers et Julia Kristeva. Je savais qu’il était malade et que Sollers faisait tout pour que cela ne se sache pas. Dans ce livre, Sollers lève le secret. Il évoque sa maladie qui « s’est déclarée très vite ». Il raconte les cierges allumés tous les deux dans les églises de Paris. C’est un garçon hypermnésique, très intelligent, utilisant son ordinateur bien mieux que son père. Il est sensible à la musique, joue un peu de piano. Sollers : « Je crois qu’il est heureux, sauf lorsqu’il a des problèmes de santé. La fréquence de ses crises est indéterminée, ça ressemble à des crises d’épilepsie mais ça n’est pas ça… » Parfois il doit être hospitalisé. « Je connais par cœur la Salpêtrière, confie l’écrivain, je connais très bien les hôpitaux, qui sont, comme vous le savez, dans un état souvent lamentable (…) C’est la misère, la pleine misère, il faut en être conscient. La misère est là. » Sollers le pudique montre même une photo de David enfant. Le père regarde le fils qui regarde le père. C’est au-delà des mots. Quand il écrit, Philippe Sollers ne veut être dérangé sous aucun prétexte. Alors David dit à Julia : « Papa est comme Dieu, il existe mais il ne répond pas. »

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On retrouve la même phrase dans son nouveau roman Légende. Mais avant d’en parler, il convient de recommander au lecteur le passage consacré à Alfred Hitchcock. Sollers analyse de manière originale Le rideau déchiré, film de 1966. Il dit en substance que le réalisateur a montré ce qu’est une société totalitaire. Il précise : « Voilà ce que c’est d’être tout le temps en état d’urgence et de se sentir clandestin dans le monde où l’on a été jeté. Non seulement clandestin, parce que qu’on est innocent dans un monde coupable, mais parce que tout est mensonger, et on ne sait pas du tout pourquoi on devrait payer ce mensonge social, sexuel, financier. » L’écrivain conclut : « Une attitude qui demande une certaine façon de vivre pour continuer à être libre. » Sollers résumé par lui-même.

Regard voltairien

Légende donc. On retrouve la recette sollersienne, pertinence, érudition, ellipses, virtuosité, grandes enjambées dans le temps et l’espace, l’ensemble servi par un style maigre, c’est-à-dire sans gras. Petite surprise, une intrusion dans le XIXe siècle pourtant peu prisé par l’auteur de Femmes. Il trouve du talent à Hugo, malgré ses boursouflures lyriques et ses pleurnicheries romantiques, il s’attarde sur celui qui faisait tourner les tables et recevait les rares confidences de Dieu. Il cite même l’auteur des Misérables : « Ce qu’on attaque en moi, c’est mon temps, et je l’aime. »

Sollers pose un regard voltairien sur l’époque comme il le fait dans chacun de ses romans. Il y a, malgré les attaques violentes de la société contre les rares esprits libres, le triomphe de la joie, des fleurs et des amours clandestines. Mais il constate que la situation est critique, et pour la première fois, sa dernière page annonce un tsunami shakespearien : « Les Banques, le Sexe, la Drogue et la Technique règnent, la robotisation s’accélère, le climat explose, les virus poursuivent leurs ravages mortels, et la planète sera invivable pour l’humanité dans trente ans. »

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