En octobre prochain, les Championnats du monde de lutte organisés au Kazakhstan désigneront également le prochain président de l’UWW. Alors que Nenad Lalović ambitionne un troisième mandat malgré une controverse juridique sur son éligibilité, une autre question s’impose : celle de la crédibilité du système arbitral. Une enquête fondée sur des documents, des témoignages et plusieurs affaires emblématiques met en lumière une série de dysfonctionnements qui interrogent les mécanismes de contrôle de la Fédération.
Dans quelques mois, le Kazakhstan accueillera les Championnats du monde de lutte. Comme chaque année, cette compétition constituera le rendez-vous majeur de la discipline. Mais l’édition 2026 revêt une importance particulière car elle sera également le théâtre de l’élection du prochain président de United World Wrestling (UWW), la fédération internationale qui gouverne la lutte à l’échelle mondiale. Selon plusieurs sources concordantes, le président sortant, Nenad Lalović, entend briguer un troisième mandat. Une telle candidature soulève déjà une controverse juridique sur le respect des statuts de la fédération. Mais au-delà de cette question institutionnelle, c’est un autre sujet qui inquiète une partie croissante du monde de la lutte : la crédibilité même de son arbitrage.
Aie confiance…
L’arbitrage constitue le cœur de toute discipline de combat. Lorsqu’il perd la confiance des athlètes, des entraîneurs et du public, c’est l’ensemble de la compétition qui se trouve fragilisé. Depuis plusieurs années, les polémiques se multiplient au sein de l’UWW. Contestations de décisions, incohérences réglementaires, sanctions inégales, promotions d’officiels pourtant impliqués dans des erreurs majeures : pour de nombreux acteurs de la lutte internationale, ces épisodes ne relèvent plus de simples erreurs humaines mais révèlent un dysfonctionnement plus profond.
L’affaire qui cristallise aujourd’hui ces interrogations est le quart de finale olympique opposant Chermen Valiev (Albanie) à Razambek Jamalov (Ouzbékistan), disputé le 9 août 2024 aux Jeux de Paris dans la catégorie des 74 kg. À dix secondes de la fin du combat, Valiev mène 5 à 4. L’arbitre lui inflige alors un point de pénalité pour « fuite du combat ». Après l’expiration du temps réglementaire, la délégation ouzbèke dépose un challenge. Celui-ci est accepté et conduit à l’attribution d’un second point de pénalité, offrant finalement la victoire à Jamalov sur le score de 6 à 5.
Selon plusieurs spécialistes de l’arbitrage et des documents consultés dans le cadre de cette enquête, cette procédure serait contraire aux règles de l’UWW, qui n’autoriseraient pas un tel réexamen d’une décision relative à la « fuite du combat » après la fin du temps réglementaire. Si cette interprétation est exacte, l’une des décisions arbitrales les plus importantes des Jeux olympiques aurait été prise en violation des règles mêmes de la fédération.
L’affaire prend une dimension supplémentaire lorsqu’on examine ses conséquences. Les délégués à l’arbitrage ayant validé cette décision – Antonio Silvestri, Kamal Buazis et Koike Knunori – n’ont fait l’objet d’aucune sanction publique connue. Au contraire, plusieurs d’entre eux ont ensuite intégré la nouvelle commission de l’UWW chargée précisément d’examiner les erreurs arbitrales. Pour de nombreux observateurs, cette évolution nourrit un sentiment d’absence de responsabilité institutionnelle : ceux qui auraient participé à une décision contestée se retrouvent chargés d’évaluer les fautes de leurs collègues.
Pressions
Les interrogations ne s’arrêtent pas là. Parmi les documents examinés figure également une copie d’une conversation WhatsApp attribuée à un juge-arbitre. Selon cette correspondance, celui-ci évoquerait des pressions exercées par un haut dirigeant de l’UWW dans le contexte de ce combat, dirigeant identifié dans les échanges comme étant présumément Nenad Lalović. L’authenticité de cette correspondance et les faits qu’elle rapporte devraient naturellement être vérifiés de manière indépendante. Si leur contenu était confirmé, il soulèverait néanmoins des questions particulièrement graves sur l’indépendance de l’arbitrage olympique.
Quelques mois plus tard, en octobre 2025, Nenad Lalović effectue une visite officielle en Ouzbékistan. À cette occasion, le président Shavkat Mirziyoyev lui remet l’ordre d’État « Dustlik » (« Amitié »), officiellement pour sa « contribution personnelle significative au développement et au soutien du sport de masse et des sports de combat en Ouzbékistan ». Le communiqué officiel de l’UWW souligne notamment le titre olympique remporté par Razambek Jamalov lors des Jeux de Paris. Cette succession d’événements ne constitue évidemment pas une preuve d’un lien entre les deux affaires. Elle contribue cependant à alimenter les interrogations de certains acteurs de la lutte internationale sur les relations entre la direction de l’UWW et certaines fédérations nationales.
Pris isolément, chacun de ces épisodes pourrait relever d’une erreur ou d’une simple coïncidence ou maladresse. Mais leur accumulation dessine un tableau plus préoccupant. D’autres exemples figurent dans les documents examinés et parmi eux des cas d’arbitres disqualifiés lors de compétitions qualificatives puis réintégrés aux Jeux olympiques, de responsables d’erreurs reconnues promus au sein des instances arbitrales avec des sanctions limitées suivies d’une poursuite normale de carrière. L’impression qui s’en dégage est celle d’un système où les mécanismes de contrôle interne peinent à jouer leur rôle.
Conclure à l’existence d’une corruption institutionnalisée serait excessif. Une telle affirmation supposerait des preuves que les documents actuellement disponibles ne permettent pas, à eux seuls, d’établir. En revanche, ils posent une série de questions auxquelles la gouvernance de l’UWW devra répondre : comment les erreurs arbitrales sont-elles réellement évaluées ? Quels critères président aux promotions des officiels ? Existe-t-il des garanties suffisantes d’indépendance entre les instances disciplinaires et les personnes qu’elles sont censées contrôler ? Et comment restaurer la confiance des athlètes lorsque les décisions les plus controversées semblent rester sans conséquences ?
Au moment où la lutte tente toujours de consolider sa place au sein du mouvement olympique, ces interrogations dépassent largement le seul cas de Nenad Lalović. Elles touchent à la crédibilité d’une fédération internationale dont la légitimité repose avant tout sur une promesse simple : que les combats soient décidés sur le tapis, et non dans les coulisses.
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