« Il n’y a pas de petite ou de grande littérature, seulement de la bonne ou de la mauvaise ». Ce constat aurait pu servir de frontispice à la Série noire, une collection réservée aux polars, genre plutôt délaissé, voire moqué par l’intelligentsia. À Noël, un beau livre* revient sur les 70 ans du roman sombre, celui qui raconte l’errance du détective privé et plonge le lecteur dans les bas-fonds de la société. Un homme a été à l’origine de cette révolution littéraire. Ce traducteur de Steinbeck et d’Hemingway, ami de Prévert et des Surréalistes, agent chez Gallimard, s’appelle Marcel Duhamel. Il découvre sur les conseils du dramaturge Marcel Achard trois livres décapants (This man is dangerous et Poison Ivy de Peter Cheyney, et No orchids for Miss Blandish de James Hadley Chase) qui répondent à de nouveaux critères esthétiques. En 1948, Marcel Duhamel résumera dans un manifeste l’esprit de sa collection : « les volumes de la « Série noire » ne peuvent pas sans danger être mis entre toutes les mains. L’amateur d’énigmes à la Sherlock Holmes n’y trouvera pas souvent son compte. L’optimiste systématique non plus….L’esprit en est rarement conformiste. On y voit des policiers plus corrompus que les malfaiteurs qu’ils poursuivent. Le détective sympathique ne résout pas toujours le mystère. Parfois il n’y a pas de mystère. Et quelquefois même, pas de détective du tout. Mais alors ?… Alors il reste de l’action, de l’angoisse, de la violence — sous toutes ses formes et particulièrement les plus honnies — du tabassage et du massacre, etc… ». Jolie mentalité qui aurait plutôt tendance à faire fuir le grand public. Au contraire, six titres paraissent en trois ans et les chiffres de vente sont plus qu’encourageants. Le lecteur français semble fasciné par cette littérature venue d’Amérique.

Lorsqu’en septembre 1945, la maison Gallimard a publié les deux premiers numéros (La Môme vert-de-gris titre choisi pour Poison Ivy et Cet homme est dangereux), elle a parié sur une mode : l’attrait des Etats-Unis et son monde interlope peuplé de gangsters alcoolisés et de vamps diaboliques. Avec une couverture dessinée par Picasso et cette appellation « Série noire » trouvée par Jacques Prévert, le succès ne se fait pas attendre. Cette collection qui compte aujourd’hui près de 3 000 titres (2 896 précisément à ce jour) a été à la croisée de plusieurs phénomènes sociaux et culturels du XXème siècle. La France sort exsangue d’un conflit meurtrier, elle a soif d’aventures exotiques et de liberté. Le décor des polars américains avec ses personnages pittoresques, ses rues éclairées au néon, ses bars où coulent à flots des litres de whisky fait fantasmer une population qui a vécu, cloitrée, la peur au ventre durant l’Occupation. Avec le Débarquement allié, les américains n’ont pas seulement emporté dans leur paquetage une société de consommation à tous crins mais aussi une culture débridée faite de jazz, de cinéma en noir et blanc et de blondes démoniaques. Une imagerie terriblement séduisante pour des jeunes habitués à une littérature lourde et somnolente. Les français s’enivrent donc de ces parfums faits d’interdits et de réalisme social.

Car la Série noire change en profondeur les codes de la littérature traditionnelle. Le style moins ampoulé, plus bref et incisif, mélange l’action à la psychologie. La brutalité des situations à leur érotisme selon la formule de Raymond Queneau, l’un des premiers écrivains à soutenir ce mouvement. La Série noire dépoussière également le roman en lui greffant le langage parlé de la rue. Des mœurs plus légères, un contenu irrévérencieux et cet ingénieux format poche vont la propulser en tête de gondole chez tous les libraires. Les ouvrages sont reconnaissables à leur couverture cartonnée jaune et noire, à leur jaquette noire et blanche et à leur tirage conséquent (20 à 30 000 exemplaires). Il en sort deux chaque mois. Cette production quasi-industrielle implique le service de nombreux traducteurs. Boris Vian et son épouse faisaient partie de ces recrues de choix. Marcel Duhamel sera jusqu’à sa mort en 1977, un infatigable dénicheur de talents. On lui doit la découverte d’auteurs aussi importants que Cheyney ou Chase mais aussi Horace McCoy, Raymond Chandler ou encore Dashiell Hammett. Si la Série noire semble puiser ses racines dans la mythologie américaine, elle ne délaisse pas pour autant le « Made in France ». Dès 1948, Serge Arcouët signe un premier polar sous le pseudonyme de Terry Stewart. Influence yankee oblige. Si l’écrivain est bien français, natif de Nantes, les règles du marketing d’alors imposent qu’il cache son origine. La Série noire accueillera par la suite, dès les années 50 et 60, les grandes pointures de la littérature policière nationale, cette fois-ci, sous leurs vrais noms. Albert Simonin, le chantre de l’argot parisien, le prodigieux conteur de la Porte de la Chapelle, publiera « Touchez pas au grisbi ! » préfacé par Pierre Mac Orlan. L’adaptation cinématographique de Jacques Becker en 1954 avec Jean Gabin et Lino Ventura à l’affiche, le rendit célèbre. De nombreux auteurs français virent ainsi leurs livres passés des caves de la rue Sébastien-Bottin au grand écran : Auguste le Breton (Le Rouge est mis, Razzia sur la chnouf, Du rififi chez les Hommes, etc…), Antoine-Louis Dominique (avec la série des Gorille) ou encore Pierre Lesou (Le Doulos). La Série noire aurait pu rester figée dans la nostalgie des années 40/50 avec des figures quasi-mystiques à la manière de Philip Marlowe, le détective désenchanté de Chandler. Elle réussit toujours à s’adapter à son temps.

Après mai 68, elle laissa de jeunes enragés décrire, sans complaisance, une société à la dérive. Parmi eux, Jean-Patrick Manchette fait figure de tête chercheuse. Sa plume féroce ravit les déçus des années 70. Des polars comme Nada ou Le petit bleu de la côte Ouest sont empreints d’un nihilisme qui, quarante ans plus tard, n’a pas pris une ride et se révèle toujours aussi efficace. Dans un autre registre, A.D.G avec Berry Story ou Je suis un roman noir a tracé une voie plus goguenarde multipliant les jeux de mots et les attaques contre le politiquement correct pour le plus grand plaisir de ses nombreux lecteurs. La force de la Série noire réside dans cette cohabitation entre auteurs au passé et/ou aux idéaux politiques radicalement différents,  partageant cependant une même ambition littéraire. Il ne faut pas s’y tromper, derrière un cadre rigide (les règles du polar), chaque auteur a développé sa propre mélodie en sous-sol. Patrick Raynal qui fut directeur de la collection entre 1991 et 2004 a toujours estimé que la codification du genre offrait, en réalité, une folle liberté de création.

La Série noire a permis l’éclosion au cours des années 80 d’une nouvelle génération d’écrivains comme Didier Daeninckx ou Jean-Bernard Pouy (le créateur du Poulpe) mais aussi de Thierry Jonquet qui eut le privilège de signer le numéro 2 000 de la collection (La Bête et la Belle). Le numéro 1 000 avait été écrit par l’américain Jim Thompson (1275 âmes). La Série noire est devenue, au fil des années, la garantie d’une littérature originale avec des signatures aussi célèbres que Maurice G. Dantec, Jean-Claude Izzo, notre camarade Jérôme Leroy, Nick Tosches ou James Crumley. Depuis 2005, elle a adopté un format plus grand et sous l’autorité d’Aurélien Masson, elle a continué son travail d’évangélisation des terres scandinaves. Les Français ont récemment découvert le norvégien Jo Nesbø, le suédois Lars Pettersson ou encore l’islandais Stefán Máni. Le drapeau de la Noire flotte sur notre littérature depuis 70 ans, et fait souvent de l’ombre à la « blanche ».

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...
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