Le président Emmanuel Macron désire lutter contre le séparatisme qui mine notre pays. L’entreprise n’aura des chances d’aboutir que si elle évite l’apologie immodérée des « valeurs ».


La meilleure façon de protéger la paix civile dans notre pays consiste à faire aimer la France. Cette condition en appelle une autre : faire aimer la même France par tous les Français. Aimer son pays, soit ; encore faut-il s’entendre sur son identité, sur ce qu’il est au plus profond de lui-même. L’objectif louable de lutte contre le séparatisme réussira si les Français s’attachent à la France réelle, non à un pays fantasmé qu’on passerait au crible de nos obsessions moralisatrices.

Marianne au pays des valeurs

Or, en faisant dépendre l’amour de la patrie des « valeurs », rien ne nous garantit que notre pays sera toujours à la hauteur de l’image idéale que nous projetons sur lui d’après ces mêmes valeurs. Celles-ci sont des notions si abstraites que chacun peut les comprendre selon son angle de vision. Qu’est-ce que l’ « égalité » ou la « liberté » ? En conditionnant l’amour de la France au respect de ces « valeurs », le risque est grand de susciter des malentendus entre personnes qui n’en ont pas la même compréhension. Pour résoudre cette difficulté, dans le monde imparfait qui est le nôtre, la sagesse commande de ne pas trop mettre en avant les « valeurs » mais plutôt de se concentrer davantage sur les réalisations concrètes de la France en matière d’art, de culture, d’événements historiques, de mode de vie. Sinon, nous risquons d’être happés par une surenchère moralisatrice qui attisera infailliblement les tensions et les contentieux mémoriels.

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Non pas qu’il faille tout accepter de notre passé. L’esprit critique fait partie intégrante de notre tradition de pensée. La France se grandit chaque fois qu’elle tente de s’améliorer en corrigeant ses erreurs. Cependant, à trop porter l’accent sur ces dernières, le corps social risque de se désagréger. Car le problème avec la morale, c’est qu’on trouve toujours plus vertueux que soi. Sur ce terrain, quand le démon de la comparaison emporte les hommes dans sa spirale de concurrence, plus personne n’est en mesure de répondre de la cessation des hostilités.

Qui veut faire l’ange fait la bête

L’autre conséquence de la concentration sur les « valeurs » est de phagocyter tout ce qui fait la spécificité de la France : sa culture, ses mœurs, son histoire, ses grands hommes, etc. Les liquidateurs de l’héritage escomptent par cette opération rejoindre au plus vite une humanité unifiée et hors sol et éviter de la sorte les « crispations identitaires ». Une telle vision politique est sous-tendue par l’idée que l’identité revendiquée d’un peuple implique automatiquement discrimination et rejet de l’ « Autre ». Pour les thuriféraires du « vivre ensemble » mondialisé, les peuples sont toujours hostiles les uns envers les autres. D’où leur solution radicale : les fondre tous dans une humanité générique, biberonnée aux « valeurs ».

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Cependant les tenants de la dissolution de la France dans un grand ensemble appelé « monde sans discrimination », sont pétris de contradictions. En effet, tandis qu’ils déconstruisent sans vergogne les vieilles nations européennes afin de les plonger dans le Grand Bain de l’Humanité Réconciliée, dans le même temps ils vantent sans modération les identités des minorités ! C’est ainsi que la notion de « race » refait son apparition, et cela dans la bouche des…antiracistes (on lira à ce titre avec intérêt l’entretien avec Géraldine Smith p48 du dernier numéro papier de Causeur). Issus des rangs de la lutte contre les discriminations, des penseurs « décoloniaux » » tentent maintenant de conceptualiser la nature d’un « racisé », tandis qu’ils continuent de fustiger le « repli identitaire » des Français moyens… Cherchez l’erreur…

Ne pas raviver les ressentiments 

Pour toutes ces raisons, la lutte contre le séparatisme doit éviter autant que possible les débats sur les « valeurs » qui prêtent trop le flanc aux susceptibilités de toutes sortes, mémorielles ou plus actuelles. Dès lors qu’un pays n’est plus aimé que pour des « valeurs » aussi abstraites qu’évanescentes, des hommes politiques, mus par le désir de se constituer une clientèle, pourront toujours tirer prétexte de la trahison par la France de ces « valeurs » pour liguer une « communauté » contre le reste de la population nationale. Encore récemment, des élus ont défilé dans les rues de Paris pour protester contre l’islamophobie supposée des Français. C’était là un geste à la fois irresponsable et injurieux pour nos concitoyens, parfait contre-exemple qu’il faut éviter de reproduire si nous voulons éradiquer le communautarisme.

Faisons aimer la France. Pour cela, tâchons de transcender nos différences, arrêtons de remuer les rancœurs du passé. Car si nous restons uniquement focalisés sur le terrain des « valeurs », une « communauté » pourra toujours s’estimer lésée, à l’aune de l’impératif de liberté, d’égalité ou de fraternité, par rapport aux autres, et le cycle des ressentiments et des accusations réciproques reprendra de plus belle.

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