La main de Sarkozy dans la culotte de ma sœur. Que ma sœur et les lecteurs me pardonnent cette innocente ironie, mais ces jours-ci c’est un peu la ligne de nos plus estimables journaux (en particulier de ceux pour qui j’ai l’honneur de travailler : pas de chance). Donc, cette semaine, Marianne et Le Point annoncent concomitamment en « une » la mauvaise « nouvelle », si on peut employer ce terme s’agissant d’un « marronnier », ce qui, dans le jargon du métier, désigne un sujet rabâché. « Main basse sur les médias », annonce l’hebdo fondé par Jean-François Kahn à qui il faut au moins reconnaître sur ce sujet une rare constance. « Sarkozy contrôle-t-il les médias », s’interroge Le Point qui affiche plein pot la radieuse Laurence Ferrari, laquelle a fait cette semaine son entrée dans la cour des grands et figurera donc désormais parmi les people bénéficiant à vie des bontés de Photoshop. Comme Claire Chazal, elle a trente-cinq ans pour l’éternité, la veinarde[1. Je dois avouer que moi, je l’aime bien la Lolo ; je l’ai croisée une fois dans une émission d’Ardisson au milieu de quelques tristes sires de la télé et il faut dire qu’elle sortait du lot. Bon, elle sait ce qu’elle veut et ce qu’elle veut n’est pas forcément génial, mais elle en a.]. Le plus rigolo est que ceux qui s’émerveillaient hier de l’impertinence de la dame parce qu’elle avait eu le « courage » de dire à Nicolas Sarkozy qu’il était candidat à la présidence de la République (quel magnifique culot) décrètent aujourd’hui par avance qu’elle sera la voix de son maître, parfois en frôlant le mauvais goût sur un mode plus ou moins subliminal.

Marianne et Le Point ne sont pas seuls sur ce bon coup. Le Monde en remet une louche avec un article intitulé « Sarkozy au cœur des médias ». Et sur i télé, sans s’aviser de l’incohérence logique de son propos, le nouveau patron du Nouvel Observateur s’excuse presque de ne pas avoir consacré sa couverture à cet important sujet. Toutefois, que les lecteurs de l’Obs ne s’énervent pas. Eux aussi ont droit à leur dose de sarkozyne, avec deux articles – également annoncés en « une » – consacrés aux martyrs de la semaine. Car qui dit oppression dit opprimés. Drôles de martyrs, au demeurant : après Alain Genestar, viré de Paris Match pour avoir publié en « une » la photo de l’épouse d’un futur président avec son amant, c’est Patrick Poivre d’Arvor, débarqué du 20 heures de TF1 après trente ans de bons et loyaux services. On ose espérer que ces deux victimes de la répression sarkozyste ne sont pas parties les mains vides – j’aimerais bien, moi, me faire virer de causeur, avec un petit en-cas pour la route (en vrai, non !).

Derrière la disgrâce de ces deux héros de la liberté, se profilerait donc l’ombre de notre omnipotent président. A vrai dire, concernant le premier, l’indignation peut surprendre. Après tout, on a beau être large d’esprit, on est en droit de trouver assez minable la publication d’une photo d’épouse adultère, quand bien même il s’agirait de celle d’un ministre. Genestar livre le récit de son Expulsion (Grasset) dans un petit ouvrage : « Je savais qu’il avait demandé ma tête », écrit-il. Ah ? Comme source, c’est un peu faible, mais admettons. On y apprend aussi qu’il se sent désormais étranger dans ce pays devenu Sarkoland. Bon. Peut-être aurait-il pu s’en rendre compte plus tôt : en réalité, bien avant la présidentielle, la grande période de sarkophilie galopante des journalistes (qui ciraient allègrement les pompes du ministre sans paraître souffrir de sa poigne de fer) a dû plus ou moins coïncider avec le sacerdoce de Genestar à la tête de l’hebdomadaire. Il semble qu’à l’époque, il ne se sentait pas si étranger à cette France qui s’apprêtait à se donner au tyran. Quoi qu’il en soit, Genestar est un ingrat : après quarante ans de métier au service de la political correctness, le voilà qui tombe en martyr – tout en se défendant de l’être. Elle est pas belle, la vie ?

Mais le camp de la résistance héroïque peut s’enorgueillir d’une prise de guerre autrement plus intéressante. Voilà donc notre national PPDA fêté comme Jean Moulin. Bien sûr, il y a la chute de l’audience de TF1, l’agacement qu’il suscitait chez son patron à faire comme si c’était lui, le patron, sans compter le livre dans lequel quelques-uns de ses camarades, courageux et anonymes, taillaient à l’icône un costard pas très chouette. Ne vous y trompez pas : la véritable raison de l’éviction du meilleur d’entre nous est cette petite phrase sur le caractère impétueux et légèrement infantile du menhir de la politique – le président –, pour laquelle il aurait présenté des excuses. En tout cas, au cours de toutes ces années, il ne s’était pas, lui non plus, avisé de l’amitié qui lie Martin (Bouygues) à Nicolas (Sarkozy). Il n’est jamais trop tard pour apprendre. Depuis qu’il est au courant, on ne la lui fait pas, à PPDA. Le testament qu’il laisse aux journalistes de TF1 est empreint de gravité : il ne reste plus qu’à espérer qu’ils sauront lutter pour leur indépendance maintenant qu’il n’est plus là pour faire barrage de son corps. On en pleurerait. A moins qu’on ne préfère en rigoler.

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