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Samuel Huntington, reviens!

Samuel Huntington, reviens!
Le professeur d'Harvard de sciences politiques Samuel Huntington (1927-2008), photographié en Allemagne en 2005. © THIEL CHRISTIAN/SIPA Numéro de reportage : 00519638_000001

Alors que l’Occident se perd dans un certain brouillard (retrait d’Afghanistan, montée en puissance de la Chine…), relire le politologue américain Samuel Huntington offre quelques clés permettant d’y voir plus clair. Pour l’auteur de l’injustement controversé Choc des civilisations, il ne faut bien sûr pas rester passif à l’encontre de ceux qui menacent nos intérêts légitimes, mais voiler la défense de ceux-ci par des discours moralisants n’est ni intellectuellement honnête, ni géopolitiquement judicieux. Analyses.


Samuel Huntington nous a quittés en 2008. Professeur à Harvard en sciences politiques, soutien pérenne du parti démocrate américain, il fut à la fois une figure de l’établissement et un iconoclaste. 

À la fin de sa carrière, deux œuvres majeures ont semé le trouble : Le Choc des civilisations (1997) et Qui sommes-nous ? Identité nationale et choc des cultures (2005). Dans le premier livre, il rejette implicitement une vision téléologique (le paradis terrestre nous attend parce que le Progrès le promet) pour mettre l’accent sur le rôle central des cultures ou « civilisations » et sur l’irréductible multiplicité de celles-ci. Face aux dogmes de l’interchangeabilité des humains et de l’unicité de leur destin final, il s’agit alors d’une double hérésie !

Dans le second livre, il affirme que les États-Unis ne constituent nullement une construction « habermassienne » née d’idées abstraites, mais qu’elle est au contraire le fruit du travail des fondateurs anglo-saxons et protestants, lesquels ont su créer des institutions et une dynamique permettant – jusqu’ici – l’absorption de vagues successives d’éléments allogènes. Mais déjà, l’intensité contemporaine de l’immigration « latino » lui paraît cependant de nature à mettre en danger cette construction.

Ses idées ont évidemment été contestées, mais elles offrent une clé de compréhension aussi élémentaire qu’essentielle : de par le monde, les cultures et les institutions se rattachent à des racines non interchangeables, chargées de significations puissantes, et pouvant agir même à notre insu.

L’impossible chute de Kaboul

Kaboul est tombée : impossible ! Ou du moins, impensable. Nous avons bâti les forces armées afghanes, construit des routes, des écoles et proposé de prendre part à notre civilisation supérieure. Mais cependant tout s’est écroulé en un instant. Quasiment sans coup férir. Commentaire du président Biden : si les Afghans ne sont pas prêts à se battre, nous ne devons pas encore envoyer nos enfants se faire tuer là-bas. Et d’ajouter : partir dix ans plus tôt ou plus tard n’aurait rien changé à l’affaire ! [1] Rappelons qu’au départ, la mission consistait à neutraliser les forces terroristes ayant organisé les attaques du 11 septembre 2001 ainsi que le régime taliban qui les protégeait. Accomplie en quelques mois, les pays occidentaux sont restés sur leur lancée en établissant un programme de transformation du pays après leur mission : infrastructures, institutions, mœurs. L’échec des Occidentaux en Afghanistan fait suite à une série de déconvenues similaires : en Chine, en Turquie, en Russie, en Iraq, en Libye, en Syrie ou au Mali. Chaque fois, on observe que notre modèle politique, social et juridique ne s’exporte pas avec la même facilité qu’une BMW ou un sac Louis Vuitton.

Mais nous demandons-nous pour autant pourquoi cela ne marche pas ? Serait-ce possible que le monde entier ne soit finalement pas appelé à penser, vivre, sentir comme nous ?

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: L’erreur afghane

Aujourd’hui peut-être plus que jamais, nous vivons avec la conviction profonde de détenir les clés du vrai, du beau et du juste. À tel point qu’il suffit que nos propres dogmes se déplacent pour que la Vérité pour l’humanité toute entière se déplace à l’identique et aussitôt. Mais le Chinois – de base, cultivé, ou leader politique – est-il vraiment aussi pénétré de ces certitudes ? Et les Turcs ? Ou bien les Russes ? Doivent-ils tous l’être ? Pour Samuel Huntington, la réponse est non.  

Surestimation de soi

Dans l’introduction du Choc des civilisations, Huntington évoque la tendance des civilisations au faîte de leur puissance à se persuader d’avoir le dernier mot quant au devenir de l’humanité, dépassant, et ce définitivement, tout ce qui était advenu auparavant. 

Au moins, consolons-nous, Huntington nous apprend que cette surestimation de soi n’a pas été inventée par les Occidentaux ! 

Jacques Chirac a rejeté les idées de Huntington comme nocives : il ne fallait pas perturber le narratif du vivre-ensemble déconflictualisé planétaire. 

La délimitation de civilisations retenue par Huntington a aussi fait l’objet de vives critiques. Par exemple le fait d’avoir séparé les Européens orthodoxes des autres Européens, ou d’avoir caractérisé la civilisation musulmane comme un bloc. Il est cependant important aussi de rappeler à tous ceux qui l’ont critiqué que Huntington ne voyait pas dans le potentiel bien réel de conflit entre civilisations une nécessité que cela débouche sur des bagarres destructrices. Réaliste, mais pas forcément pessimiste !

Daigner remarquer que la Chine n’est ni la France ni l’Angleterre ni les États-Unis ne doit nullement conduire un Français, etc., au rejet.

La diversité comme cadre non-normatif

On peut continuer par exemple à croire que le système de démocratie libérale, complété par des protections sociales, et se situant dans une certaine continuité historique, se distingue par divers bienfaits. Mais tenter d’imposer son modèle au reste de l’humanité, c’est tout autre chose. 

Même à l’intérieur de l’Europe, nos références divergent : le Royaume-Uni a connu une évolution organique et reconnaît quatre nations fondatrices ; tandis que la France a été marquée par la Révolution française, qui s’est voulue rupture radicale, et a propulsé une idéologie jacobine. L’Allemagne, encore, a vécu plus de mille ans de structures politiques décentralisées bien éloignées du centralisme français ou britannique ! Entre Européens, il est donc indiqué de chercher à comprendre les différences pour mieux s’entendre. Il en va de même sur le plan extra-européen – pour éviter des erreurs d’appréciation, et pour permettre d’échanger. Ainsi est-il bon (puisque nécessaire) de pouvoir parler aujourd’hui avec les Talibans, ou de rechercher avec la Chine le meilleur chemin pour réduire la pollution.

Si les Chinois, les Turcs, les Russes, voire les Japonais, les Hongrois ou les Polonais savent que nous les méprisons (serait-ce avec bienveillance) au motif qu’ils ne collent pas d’assez près à nos idées prétendument « universelles », cela est de nature à créer une ambiance de départ polluée moins propice au progrès dans nos échanges.

Et les menaces réellement existantes ?

Un narratif antichinois s’installe, selon lequel la Chine rechercherait la domination mondiale. Nous autres Occidentaux, déjà dominants nous-mêmes, nous devons par conséquent de trouver cela moralement choquant ! Mais est-ce que la Chine ne cherche pas simplement à acquérir un statut de grande puissance qui serait assez logique étant données sa taille, ses performances économiques ou sa longue histoire ? 

Il ne s’agit pas de rester passif à l’encontre de ce qui menace nos intérêts légitimes. Mais voiler la défense de ceux-ci par des discours moralisants n’est ni intellectuellement honnête ni judicieux. S’attendre de la Chine qu’elle batte sa coulpe parce qu’elle n’adhère pas à nos principes – ou notre agenda (par exemple sur le devenir de Hong-Kong) n’est pas réaliste et ne fait que compliquer une situation déjà difficile. La Chine riposte en accusant les Occidentaux en Amérique du Nord d’être assis sur un système foncièrement raciste et construit sur la dépossession des groupes autochtones. Dans les deux cas, il y a instrumentalisation de questions – légitimes par ailleurs – pour occulter des (en)jeux politiques. Dans le domaine économique également, on cherche à repousser les assauts des Chinois, qui ont le toupet de développer des produits sophistiqués et performants, par des prétextes divers – comme on a pu essayer de le faire par le passé vis-à-vis de l’Allemagne (dès le XIXe siècle) ou du Japon (dès avant la 2ème Guerre mondiale).

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Le réalisme n’est ni immoral ni inefficace. Le réalisme veut que l’on comprenne le monde autour de soi, les forces en présence, les motivations. Distribuer bons et mauvais points en matière de moralité n’est pas son sujet [2]. 

Dans son livre remarqué sur « les vertus du  nationalisme », Yoram Hazony argumente que les États qui recherchent en premier lieu leur propre liberté représentent moins un danger pour les autres que les empires qui tendent à inventer un discours normatif pour justifier leur extension toujours plus globale [3]. À l’inverse, ni aujourd’hui ni à l’époque biblique, Israël n’a visé à régenter tout le monde mais à atteindre un degré adéquat d’autonomie et de sécurité. Dans l’histoire de la France ou du Royaume-Uni, on trouve des exemples prégnants de politique étrangère réaliste : dans l’alliance de la première avec les Ottomans pour briser l’encerclement des Habsbourg par exemple, ou dans les liens nourris sous De Gaulle avec la RPC ou avec l’URSS, malgré l’antipathie du Général pour le communisme. Pour le Royaume-Uni, on peut citer l’alliance avec l’Union Soviétique pendant la 2ème Guerre mondiale voire l’Entente Cordiale.

Philosophe politique et spécialiste d’études bibliques, Yoram Hazony est président de l’Institut Herzl à Jérusalem. Son dernier livre, “Les Vertus du nationalisme”, vient de paraître en français. © Yochanan Katz

Un concert des nations voué à la diversité

Le « concert des nations » d’antan incluait des pays et régimes divers : la France, le Royaume-Uni, le Saint Empire, la Prusse, la Russie impériale, l’Empire ottoman etc. Y participer ne signifiait pas que chacun s’avoue convaincu du mérite des systèmes internes des autres. Le but était de gérer intelligemment les affaires du monde pour canaliser les conflits ou rétablir un équilibre suite à des perturbations. Un système « adulte » serait-on tenté de dire. Qui n’empêchait pas que le rayonnement de tel participant atteigne tel autre. Pensons par exemple à l’influence de la France du Grand Siècle ou au Royaume Uni au XIXème siècle.

L’offre politico-culturelle de tel régime peut évidemment moins nous convaincre. Actuellement la politique étrangère de la Chine semble produire des résultats mitigés : attirant certains pays à la recherche de vitamines économiques, repoussant d’autres pour cause d’agressivité. « Win/win » ? Si chacun s’efforce de comprendre l’autre, cela ne mettra pas fin aux conflits qui sont inhérents aux affaires humaines, mais cela permettra de les situer sur un plan froidement matériel, au lieu de les travestir en batailles du Bien contre le Mal ou du Vrai contre l’Erreur… L’impassible lucidité du réaliste vise la rigueur du raisonnement et la recherche coriace des véritables explications.

Un dernier mot

En somme : que les participants au « concert des nations » de notre époque, aussi divers soient-ils, s’entre-diabolisent et ils tournent en rond dans un étang empoisonné ! Qu’ils s’efforcent en revanche de rayonner positivement sur les autres, et il peut en sortir non pas le Bien, mais des biens multiples.

Pour conclure Le choc des civilisations, Huntington cite Lester Pearson [4] affirmant que l’humanité se dirige vers :

an age when different civilisations will have to learn to live side by side in peaceful interchange, learning from each other, studying each other’s history and ideals and art and culture, mutually enriching each other’s lives. The alternative, in this overcrowded little world, is misunderstanding, tension, clash and catastrophe[5].

Et d’enchaîner dans ses propres mots – pour conclure ainsi tout son livre :

« In the emerging era, clashes of civilisation are the greatest threat to world peace, and an international order based on civilisations is the surest safeguard against world war ». À bien noter : civilisations est employé au pluriel !


[1] Discours du 16 août 2021.

[2] Ces questions se traitent ailleurs.

[3] Les vertus du nationalisme, Editions Jean-Cyrille Godefroy, octobre 2020.

[4] Premier Ministre du Canada pour une partie des années 1950 et 1960.

[5] Lester Pearson, Democracy in World Politics (Princeton, Princeton University Press, 1955), pp. 83-84; cité op. cit. p. 321.

[6] Op. cit. p. 321 – s gras ajouté.

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Paul Thomson est avocat, MBA (INSEAD) et spécialiste dans le droit des financements ; il œuvre au siège d’un grand groupe multinational français.

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