Quelques mois après la formation du gouvernement de coalition Lega-Mouvement 5 étoiles, les Italiens sont profondément divisés. Élites technocratiques et classes moyennes déclassées rivalisent dans la défiance réciproque. À L’Aquila, ville du centre de l’Italie ravagée par un séisme en 2009, les habitants se sentent depuis longtemps délaissés par le pouvoir romain. Reportage.


Steve Bannon a trouvé sa Terre promise. De passage en Italie, l’éminence grise de Trump jubile : « Rome est maintenant le centre de la politique mondiale. Ce qui se passe ici est extraordinaire. Il n’y a jamais eu de véritable gouvernement populiste à l’époque moderne. » À l’issue des élections législatives du printemps qui ont porté le Mouvement 5 étoiles à 32 % et la Lega à 18 %, une coalition inédite gouverne ce pays de plus de 60 millions d’habitants. Sous l’autorité théorique du président du Conseil Giuseppe Conte, professeur de droit au poids politique nul, les deux hommes forts, Matteo Salvini (Lega, 45 ans) et Luigi Di Maio (M5S, 31 ans), contrôlent respectivement les ministères-clés de l’Intérieur et du Travail. D’ores et déjà, leur budget dispendieux affole Bruxelles et les marchés financiers tandis que leur permanente invocation du peuple séduit tant les groupies d’Éric Zemmour qu’une partie des Insoumis.

C’est animé d’une forte intuition que je me dirige vers la péninsule pour comprendre les ressorts du populisme italien. Dans la presse, deux pays parallèles s’affrontent : des élites technocratiques rêvent d’une Merkel ou d’un Macron italiens ; des tribuns du peuple se réclament du bon sens des gens ordinaires à la manière de certains régimes sud-américains.  Un livre m’accompagne : Le Berlusconisme dans l’histoire de l’Italie (Les belles lettres, 2018). Dans cet essai passionnant, le politologue Giovanni Orsina confirme mon pressentiment : deux Italie se font face depuis l’unification nationale de 1860.

Comme on fait l’Italie, on se couche

Le miracle économique de l’après-guerre a certes considérablement atténué le gouffre entre les élites modernisatrices du Nord et le peuple du Sud (Mezzogiorno) considéré comme arriéré. « Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Italie était moins industrialisée que la Pologne. En trente ans, ce pays a accompli ce que la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait en plus d’un siècle et demi », confirme l’historien et sociologue Marc Lazar. Toutefois, cette modernisation à marche forcée n’est pas parvenue à combler le décalage culturel entre des élites politiques, culturelles et sociales « convaincues de pouvoir identifier le bien » et la société qu’elles entendent rééduquer. D’après Orsina, cette « approche orthopédique et pédagogique du problème du rapport entre pays légal et pays réel » serait une constante de l’histoire italienne. En découle une défiance mutuelle entre les différents segments de la population, ainsi qu’une réaction populiste que les Italiens appellent l’ « antipolitique ». Dès la fin des années 1940, avec le mouvement de l’Uomo qualunque (« homme quelconque ») se propage l’idée selon laquelle les détenteurs du pouvoir politique l’emploient à leurs propres fins, sans se soucier du bien commun de la société. De Berlusconi opposant le bon sens de la société civile et des petits entrepreneurs à l’établissement juridico-politique, aux diatribes de Beppe Grillo ou de Matteo Salvini contre la ploutocratie bruxelloise, les déclinaisons italiennes du populisme sont légion.

Le phénomène antipolitique italien combine des éléments communs à tout l’Occident (décrochage des classes moyennes, crise de l’État providence, mauvaise insertion dans la mondialisation) à des spécificités italiennes (construction nationale inachevée, faible niveau de confiance entre groupes sociaux). C’est ce qui a amené le populisme au sommet de l’État. Soumis à l’orthodoxie budgétaire depuis son entrée dans la zone euro, le pays ne peut plus laisser filer la lire et l’inflation en guise d’amortisseur social, ce qui nourrit le ressentiment des déclassés.

Pour tenter de savoir si l’actuelle coalition entre le Mouvement 5 étoiles et la Lega parvient à restaurer la confiance des Italiens périphériques, j’ai choisi d’arpenter une ville convalescente : L’Aquila, 69 000 habitants, à 92 km au nord-est de Rome, historiquement rattachée à cette Italie des oubliés qu’est le Mezzogiorno. Au pied des monts Apennins, encaissé entre de vertes vallées, le chef-lieu des Abruzzes est devenu tristement célèbre au lendemain d’un séisme meurtrier. Le 6 avril 2009 à 3 h 30 du matin, un tremblement de terre de magnitude 6,3 sur l’échelle de Richter a détruit tout le centre historique, tué plus de 300 personnes et engendré des dizaines de milliers de déplacés. Presque dix ans plus tard, au sommet de cette ville en pente juchée à 750 mètres d’altitude, les grues strient le ciel azur au-dessus des échafaudages.

L'Aquila, Piazza Duomo. Photo : Daoud B.
L’Aquila, Piazza Duomo. Photo : Daoud B.

Dans ce drôle d’endroit pour une rencontre, j’ai découvert des citoyens lambda en délicatesse avec l’élite politique d’hier et d’aujourd’hui. Des personnages en quête d’auteur pour retranscrire le malaise aquilain.

Berlusconi sauveur de L’Aquila

Entre deux rues dépeuplées, humant les odeurs de ciment et de chaux vive, je retrouve Roberto Silveri Junior, chef du groupe Forza Italia au conseil municipal et consultant en contrôle qualité dans le civil.

Roberto Silvieri Junior, L'Aquila, octobre 2018. Photo : Daoud B.
Roberto Silvieri Junior, L’Aquila, octobre 2018. Photo : Daoud B.

Fils d’un entrepreneur en bâtiment, cet élégant trentenaire incarne jusqu’au bout des mèches le berlusconisme triomphant qu’il n’a guère connu. À L’Aquila, c’est en s’alliant à la Lega et au petit parti postfasciste (Fratelli d’Italia) du nouveau maire que Forza Italia a arraché l’hôtel de ville au Parti démocrate. Après dix ans de gestion municipale de centre gauche, Roberto se réjouit d’avoir terrassé l’ogre rouge, à l’instar de son mentor Berlusconi, 82 ans, entré en politique voici vingt-cinq ans pour « défendre l’Italie contre le communisme ». Catapulté au pouvoir après le naufrage de la démocratie chrétienne qui gouvernait l’Italie depuis la Libération, Berlusconi est un bon baromètre de la désunion nationale. Malgré ses démêlés judiciaires et sa dégringolade à 14 % des voix aux dernières législatives, le Cavaliere a laissé un souvenir globalement positif à L’Aquila. Maria, chef d’entreprise quinquagénaire, en témoigne : « En 2009, Berlusconi a très bien géré la crise. La terre a tremblé en avril et dès septembre, les enfants allaient à l’école dans des bâtiments préfabriqués sûrs », qui servent encore aujourd’hui. Quelques jours après la tragédie, il réunissait même le G8 à L’Aquila en signe de soutien aux sinistrés.

L’événement n’a cependant pas apaisé le sentiment d’abandon général. « Depuis quarante ans, nous sommes en dehors de la nation », explique Roberto. L’Aquila a attendu les années 1970 pour être relié à Rome par l’autoroute. Au bas de la ville, une gare fantôme comptant plus d’employés que d’usagers permet de se rendre dans deux autres petites bourgades d’Italie centrale. Au milieu de cet environnement montagneux très accidenté, il n’est certes pas facile de construire ponts et voies rapides. Le sursaut autoroutier des années 1970 s’explique par la présence de deux ministres abruzzais au sein du gouvernement démocrate-chrétien. Par la grâce de la toponymie, L’Aquila a dû son dernier moment de gloire au fascisme, l’aigle (aquila en italien) étant l’emblème du régime. Mussolini y a nommé un de ses ministres préfet pour y installer des infrastructures sportives de pointe sur le flanc du mont Gran Sasso. « Ici, l’État était plus présent à l’époque des Bourbon d’Espagne qu’après l’annexion par l’Italie », déplore pourtant Roberto en réécrivant légèrement l’histoire. Malgré de lourds investissements dus au rôle de carrefour routier entre Rome et la côte Adriatique joué par L’Aquila, le royaume des Deux-Siciles a largement délaissé son petit peuple de paysans et bergers analphabètes.

Centre-ville de L'Aquila. Octobre 2018. Photo ; Daoud B
Centre-ville de L’Aquila. Octobre 2018. Photo ; Daoud B

Il n’est pas absurde de voir l’une des causes du retard méridional dans l’illettrisme persistant et la diversité des dialectes. Récent, fragile et peu centralisé, l’État italien n’a pas pu unifier ses peuples aussi efficacement que le vieil appareil centralisateur français. « L’une des grandes difficultés du Mezzogiorno vient du fait que très peu d’entreprises vont dans le Sud. Elles se méfient de la corruption et de la mafia. Globalement, les gens ont le choix entre un emploi de fonctionnaire et la criminalité organisée », constate Marc Lazar. Entre les sièges de la Région, et de la Province, le tribunal, la chambre de commerce et les établissements scolaires, la fonction publique constitue le premier employeur aquilain.

La revenu de citoyenneté, une prime au travail au noir ?

Ce n’est pas Giuliana Vespa, secrétaire générale de l’Union générale du travail (UGL), qui dira le contraire. Cette charmante brune longiligne dirige l’antenne locale de ce syndicat proche de la droite. « L’Aquila est le plus grand chantier d’Europe, mais la reconstruction est assurée par des ouvriers venus de l’extérieur de la ville. Sur les 2 500 activités qui ont fermé dans le centre après le séisme, bien peu ont rouvert », indique-t-elle.

Giuliana Vespa, Photo : Daoud B.
Giuliana Vespa, Photo : Daoud B.

Les quelques fleurons technologiques qui faisaient la fierté de la ville ont connu une lente agonie, à l’image du laboratoire électronique Intecs qui employait 5 000 salariés au plus f

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Novembre 2018 - Causeur #62

Article extrait du Magazine Causeur

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