Vignoble mâconnais. Wikipedia. Auteur : Yelkrokoyade.

À Saint-Véran, dans le Mâconnais, la fièvre bâtisseuse et pavillonnaire a menacé les vignes et les vignerons, au risque de faire disparaître le vignoble, à vingt minutes de Lyon et à une heure et demie de Paris en TGV

Du côté de Saint-Véran, en 2006, une demande de permis de construire arrivait chaque semaine. Pour un viticulteur désireux de s’installer, il y avait dix citadins avides d’authenticité et de verdure – et hostiles au bruit et aux traitements chimiques de la vigne. « Dès que le mec bouffe dehors, on peut pas traiter, du 10 mai à fin juillet. À chaque baraque, on se retrouvait avec une zone de non-culture de 100 mètres autour de la baraque. Avec des baraques de 100-120 mètres carrés, on perdait un demi-hectare par semaine. À ce rythme-là, en 20 ans, il n’y avait plus d’appellation », explique Paul, vigneron.

La course aux recettes

Et dans la région, les gens ne vivent que de la vigne, il n’y a pas d’industrie. Un “bassin de vie” qui concerne jusqu’à 2500 foyers, en comptant tous ceux qui fournissent les outils, qui cultivent la vigne et qui vendent le vin. Les citadins, qui travaillaient ailleurs, voulaient donc s’installer dans les plus jolis coteaux, les meilleurs climats, et à force de restrictions interdire le travail des vignerons.

Ceux-ci ont d’abord essayé de conscientiser les foules en les sensibilisant à l’amenuisement des vignobles. Peine perdue, les communes ouvraient grand le robinet aux permis. Un maire venu de la ville, ni paysan ni vigneron, ne voit dans les champs et les vignes qu’une réserve foncière mal valorisée, un manque-à-gagner. « C’était la course aux recettes » se souvient Pascal, vigneron de son état.

En 2008, la seule solution pour arrêter le mitage des vignes est de prendre le pouvoir à la faveur des municipales[1. 2008, c’est aussi l’élection de Thomas Thévenoud comme conseiller général PS de Saône-et-Loire, en charge de l’habitat et de l’aménagement du territoire, sous la houlette de Montebourg. Il dirige alors l’Office public d’aménagement et de construction (OPAC) où « il a imposé sa volonté d’innovation en matière de logement social » (Le Journal de Saône-et-Loire).]. C’était le moment ou jamais : les PLU (plans locaux d’urbanisme, ex-POS) étaient en création ou en révision, et pour que les zones agricoles soient déclarées non constructibles, il fallait présider à la rédaction des plans. Plutôt que de créer des listes de viticulteurs, les vignerons de l’AOC saint-véran ont décidé de se présenter sur toutes les listes qui voulaient bien d’eux, sur toutes les communes de l’appellation : droite ou gauche, soutien de Besancenot ou acquis à Frigide Barjot, l’entrisme s’opère. « On a poussé les viticulteurs à se présenter de façon à avoir des majorités de gauche et de droite, peu importe, on s’en fout, des majorités de vignerons qui défendent leur profession et leur gagne-pain. » (Frédéric).

Des vignerons écharpés

Passées les élections, il y a eu donc une majorité de vignerons dans tous les conseils municipaux « Ça a bien marché. Peut-être même un peu trop, on s’est retrouvé, dans certaines communes, avec 80 % voire 100 % de viticulteurs ! À Mâcon, les élus se sont demandé ce qui se passait. » Les vignerons ont  pu mettre en avant la nécessité de préserver les paysages, les écosystèmes et leur terroir.

Mais les cabinets d’études expliquent que les PLU vont échapper aux communes : les communautés de communes auront bientôt la main avec les PLH (Programme local de l’habitat). « Si c’était plus les PLU, c’était baisé, on avait bossé pour rien, il fallait aller au-dessus. » (Pascal). Les vignerons décident de prendre pied dans l’intercommunalité. Huit des leurs se font élire sur les deux intercommunalités où sont situées les sept communes de l’AOC. Le vote des élus vignerons peut peser lourd dans l’élection des présidents des intercommunalités. L’un d’entre eux – le président de l’AOC ! – est élu vice-président en charge de l’habitat.

Les vingt-six communes autour de Mâcon n’ont pas toutes les mêmes préoccupations. Le PLH, discuté pendant quatre ans, sera un compromis entre la préservation des zones naturelles, la protection des vignobles d’AOC et la libération de foncier destiné à l’habitat. Les terres proches des grands axes routiers, les “dents creuses” (petites parcelles enclavées entre route et bâti), les zones mal exposées pourront être construites, pendant que les terres des AOC seront sanctuarisées. Les arbitrages libèrent assez de foncier pour que les politiques d’habitat puissent être satisfaites.

Pourvu que ça dure…

« On a lâché du terrain entre deux baraques, au bord d’une route, mais pas tant que ça. Mais surtout les autres appellations, dans le coin, se sont dit “ouh la la, ce qu’ils font, c’est peut-être pas mal, faut peut-être faire pareil.” », détaille Frédéric. Les autres appellations ont été embarquées dans la démarche. Sur l’aire d’appellation saint-véran, moins de 2% des terres ont été perdues. Au-delà des communes et au-delà de l’AOC à l’origine de cet engagement, c’est toute une “corporation” qui a décidé de défendre son mode de vie, ses revenus, sa filière, comprise d’abord comme étant la réunion de toutes les familles impliquées dans le processus, vignerons, fournisseurs et sous-traitants. En 2014, deux ans après l’élection de François Hollande, la “politique” reprenait ses droits, et les listes de droite remportaient la mise. Les vignerons ne s’étaient pas tous représentés, ils avaient atteint leur but en 2012 : un PLH est adopté pour neuf ans et généralement renouvelé pour neuf années supplémentaires, les vignobles étaient donc en sécurité pour dix-huit ans.

Des élus et des hommes

La problématique de l’habitat, c’est en fait la question des taxes d’habitation, et donc des revenus qui font vivre toutes les communautés territoriales. Les maires n’ont qu’une obsession : construire plus pour rapporter plus. En 2008, la taxe professionnelle a basculé des communes à l’intercommunalité : privées des entreprises, les communes n’ont plus eu que l’habitat pour accroitre ou sécuriser leurs revenus. Une politique de logement appuyée par l’État : la population nationale augmentant, chaque commune se devait d’augmenter au même rythme, en créant des logements pour toutes les populations. Quand les maires travaillent eux-mêmes à la ville et ne recherchent que des villages dortoirs, à mi-chemin entre musée et résidences services, la logique technocratique est la seule qui prévaut.

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